\« Alessandro, je t’en supplie… » murmura Rosa, sa voix brisée par un sanglot qu’elle tentait désespérément d’étouffer pour ne pas réveiller l’enfant endormie contre sa poitrine. « Ne fais pas ça. Pas ici. Pas devant les fantômes de cette maison. »

Don Alessandro Moretti s’agenouilla de nouveau, non pas avec la raideur d’un seigneur exigeant des comptes, mais avec la précaution infinie d’un homme qui craignait de briser un miroir fragile. Ses doigts calleux, habitués à manier des armes et à signer des contrats scellant le destin de centaines d’hommes, effleurèrent doucement la petite mèche de cheveux noirs qui barrait le front de Lily. La fillette poussa un faible soupir dans son sommeil, serrant un peu plus fort le bouton de métal doré dans sa paume moite.

« Regarde-moi, Rosa », répéta-t-il, la voix rauque, dépouillée de tout artifice. « Quatre ans. Quatre ans que je te vois baisser la tête en passant devant moi dans ces couloirs. Quatre ans que je sens cette morsure au fond de ma poitrine chaque fois que cette petite fille me regarde avec les yeux d’Elena. Tu croyais vraiment que je ne le verrais jamais ? Tu pensais que je pourrais oublier cette nuit pluvieuse à la villa de Montauk, avant que la guerre contre Chicago n’éclate ? »

Les larmes de Rosa coulèrent librement le long de ses joues pâles. Les souvenirs remontèrent d’un coup, violents, impossibles à retenir. Cinq ans en arrière, elle n’était qu’une jeune femme venue d’un quartier modeste, engagée pour l’entretien d’été de la propriété côtière des Moretti. Cette nuit-là, Alessandro avait échappé de justesse à un attentat ; il était rentré blessé, fiévreux, traqué par ses propres démons. Dans l’obscurité d’une maison balayée par la tempête, Rosa avait pansé ses plaies avec une douceur inattendue. Entre l’angoisse de la mort et l’ivresse du soulagement, les frontières sociales avaient volé en éclats pendant quelques heures suspendues hors du temps.

Puis, au lever du jour, la réalité brutale du monde du crime l’avait rattrapé. Ses hommes avaient débarqué en trombe avec des fusils et des ordres urgents. Rosa s’était effacée dans l’ombre. Quand elle avait découvert sa grossesse deux mois plus tard, la guerre des ports faisait déjà rage, et le nom de Don Moretti faisait trembler la côte est.

« Je voulais qu’elle vive », chuchota Rosa, levant enfin les yeux pour affronter le regard de braise d’Alessandro. « Regarde ce monde, Alessandro ! Regarde ces gardes armés, ces caméras dans les piliers, ces alliances forgées dans le sang avec des monstres comme Vincent Romano. Si je t’avais dit que je portais ton enfant, qu’en aurais-tu fait ? Lily serait devenue une cible. Une monnaie d’échange. Un pion sur l’échiquier de tes guerres. Je voulais qu’elle ait une vie normale, même si cela signifiait que je devais laver tes sols à genoux pour rester près de toi sans que personne ne se doute de rien. »

Alessandro ferma les yeux un court instant, accusant le coup. Chaque mot de Rosa était une lame trempée dans la vérité. Il savait à quel point son univers était toxique, impitoyable. Mais en ouvrant les yeux et en voyant Lily respirer paisiblement, quelque chose d’irréversible se brisa dans sa structure morale d’homme d’affaires impitoyable.

« Tu as cru la protéger de moi », dit-il d’une voix basse, où perçait une détermination nouvelle. « Mais désormais, personne sur cette terre ne pourra lui faire de mal. Pas tant que je respirerai. Et personne ne vous chassera d’ici. »

Il se releva et tendit ses deux mains ouvertes vers la jeune femme. Rosa hésita, tremblante, puis accepta son aide. Alessandro la souleva du sol de marbre avec une délicatesse inouïe, avant de glisser doucement ses bras sous le petit corps endormi de Lily. Pour la toute première fois de sa vie, Don Moretti tint sa fille contre son cœur. Le poids minuscule de l’enfant semblait peser plus lourd que tout son empire criminel. Lily remua à peine, blottissant son visage contre le col en lin de la chemise paternelle, reconnaissant d’instinct une chaleur protectrice.

« M. Bruno », appela Alessandro, sans élever la voix.

Le vieux majordome émergea de l’ombre d’une arcade, les yeux rougis par une émotion qu’il n’avait pas ressentie depuis des décennies dans cette demeure austère.

« Oui, Don Alessandro ? »

« Faites préparer la suite d’honneur dans l’aile est. Immédiatement. Celle qui surplombe la roseraie. Rosa et Lily n’habiteront plus jamais les quartiers du personnel. Et postez Marco et Matteo devant leur porte. Personne n’entre sans mon accord explicite. Personne. »

« Ce sera fait à l’instant, monsieur. »

Tandis que M. Bruno s’empressait d’exécuter les ordres, un claquement de talons secs retentit en haut de l’escalier. Isabella Romano se tenait sur le palier, vêtue cette fois d’une robe de tailleur immaculée, son sac de créateur au bras, le visage déformé par une rage froide et aristocratique. Elle avait tout entendu depuis la galerie supérieure.

« Tu as perdu la tête, Alessandro ? » cracha-t-elle, descendant lentement les premières marches, le regard braqué sur l’enfant blottie contre le torse du chef mafieux. « Tu oses humilier la famille Romano pour une bonne et une bâtarde ? Mon père n’acceptera jamais un tel outrage. Ce mariage était le garant de notre paix ! Si tu romps cet engagement pour ces misérables, la guerre reprendra dès ce soir, et New York sera à feu et à sang ! »

Alessandro ne broncha pas. Il ne leva même pas la tête vers elle tout de suite. Il confia d’abord Lily aux bras de Rosa et fit un signe de tête au majordome pour qu’il les escorte vers les étages en toute sécurité. Dès que la porte de l’aile est se referma au loin, l’atmosphère de la pièce chuta de dix degrés. L’homme qui s’était agenouillé devant une fillette s’effaça pour laisser place au parrain impitoyable qui régnait sur la ville.