— Et… quelle est la seconde option ? demanda-t-il, la voix blanche.
— La seconde option, c’est le rachat. J’ai fait une offre confidentielle au principal créancier hypothécaire par l’intermédiaire de mon propre avocat à Rennes la semaine passée. Ils sont prêts à céder leur créance pour un montant forfaitaire de liquidités immédiates que je suis la seule capable de débourser. Si vous signez l’acte de renonciation totale à tout droit sur le manoir et sur le domaine au profit de ma société unipersonnelle, je rachète la dette à la barre du tribunal, j’éteins les poursuites contre les avoirs personnels d’Henri, et je protège tes arrières judiciaires, Pierre. Vous repartez à Paris sans dette, mais sans un centime de l’héritage. Vous n’aurez plus aucun droit de regard sur ce domaine, ni sur les meubles, ni sur les terres.
Juliette hoqueta de fureur contenue, mais le regard désespéré de son mari la força à ravaler sa rage.
— Tout t’abandonner ? gémit Pierre. Le manoir familial… l’œuvre de mon grand-père…
— Ton grand-père a bâti une maison d’hommes de mer, pas un refuge pour ingrats oisifs, tranchai-je. Si tu refuses, tu auras les dettes. Choisis. Tu as jusqu’à ce soir dix-huit heures pour te présenter avec moi chez Maître Guivarch.
Je contournai les débris de cristal avec précaution, m’avançai jusqu’au perron, et ramassai moi-même ma valise que Juliette avait jetée. Je la posai délicatement près de la console de marbre du hall.
— Et maintenant, dis-je en désignant la grande porte ouverte sur l’allée des hêtres, sortez de chez moi. Vos chambres sont fermées à clé. Prenez votre voiture et allez attendre à l’hôtel de Dinard que le notaire prépare les actes. Vous ne remettrez plus jamais les pieds dans ce manoir sans y avoir été formellement invités. Et croyez-moi, cette invitation ne viendra jamais.
Pierre regarda sa femme, puis ses souliers vernis. Il ne trouva pas un mot, pas une étincelle de révolte. Il était vaincu, dépouillé de son arrogance par la froide réalité des chiffres et de sa propre médiocrité. Il saisit le bras de Juliette, qui tremblait de haine et de honte, et l’entraîna vers la sortie sans oser croiser une dernière fois mon regard.
Leurs pas crépitèrent sur le gravier de l’allée, suivis par le claquement métallique d’une portière de berline allemande, puis le grondement du moteur qui s’éloignait vers les remparts de Saint-Malo.
Restée seule au milieu du grand vestibule silencieux, j’inspirai profondément l’air du large qui s’engouffrait par la porte entrouverte. Je marchai vers la cuisine, pris le balai de paille et la pelle en fer forgé, et revins nettoyer moi-même les fragments de la carafe brisée. Chaque éclat jeté dans la bassine de cuivre sonnait comme la fin d’un long mensonge, et le commencement d’une paix chèrement acquise.
Le piège ne s’était pas refermé sur la mère que l’on croyait sans défense ; il venait simplement de broyer ceux qui avaient oublié que le granit breton ne plie jamais sous les caprices du vent.