— Henri vous a promis ce qu’il rêvait d’avoir, répliquai-je avec une pitié impitoyable. Il vivait dans le culte de l’apparence, tout comme vous deux. La seule raison pour laquelle les huissiers n’ont pas encore saisi les meubles d’époque et fait sceller la grille en fer forgé, c’est parce que depuis sept ans, c’est ma fortune personnelle — issue de la vente des conserveries de ma propre famille à Concarneau — qui remboursait les mensualités d’intérêts et payait les créanciers les plus agressifs.

Pierre s’affaissa contre la balustrade de chêne. La feuille lui échappa et voleta doucement avant d’atterrir dans la flaque d’eau où baignaient les débris de cristal.

— Mais… si nous acceptons la succession… commença-t-il, le regard perdu dans le vide.

— Si vous acceptez purement et simplement la succession, comme vous vous vantiez de le faire ce matin en me jetant ma valise au visage, vous héritez de l’intégralité du passif, assénai-je sans fléchir. Trois millions huit cent mille euros de dettes exigibles dans les trente jours. Vos comptes à Paris seront saisis. Vos parts dans le cabinet de conseil de Pierre seront saisies. La villa de Juliette à Deauville sera vendue aux enchères publiques. Et ce manoir, ce magnifique manoir dont vous vouliez faire le théâtre de vos vanités mondaines, sera adjugé à la bougie sur un coin de table au tribunal de Saint-Malo pour une fraction de sa valeur, vous laissant insolvables, ruinés et fichés à la Banque de France pour le restant de vos jours.

Un silence sépulcral retomba sur la pièce. Seule la grande horloge comtoise du salon battait la mesure d’une agonie silencieuse : tic, tac, tic, tac.

Juliette fixa mon fils avec un mélange de dégoût et de panique.

— Pierre… dis-moi que ce n’est pas vrai. Dis-moi que ton père n’a pas fait ça. Tu m’avais promis que nous serions à l’abri, que ce domaine valait au moins cinq millions !

Pierre ne répondit pas. Il était pétrifié, le front luisant de sueur froide. Il savait. Au fond de lui, depuis les demi-mots que son père lui avait glissés sur son lit d’hôpital à Dinard, il soupçonnait l’abîme. Mais l’illusion était si douce, et le mépris envers sa belle-mère si facile pour asseoir sa légitimité d’héritier.

— Alors ? demandai-je en croisant les bras. Ma valise est toujours sur le perron, mes enfants. Dois-je attendre le taxi de onze heures et demie, ou préférez-vous que je prenne les devants et que j’aille dès aujourd’hui chez Maître Guivarch déposer ma renonciation formelle à la succession ?

Juliette sursauta, captant instantanément la portée de mes paroles.

— Votre… votre renonciation ?

— Parfaitement. En tant que conjointe survivante sous le régime de la séparation de biens, je n’ai aucune obligation solidaire sur les dettes contractées personnellement par Henri. Si je renonce à mon usufruit et à mes droits légaux, je repars avec mes économies préservées, mes comptes bancaires intacts et ma liberté. La succession entière tombe directement sur la tête de l’héritier réservataire : toi, Pierre.

Mon fils s’avança vers moi, les genoux fléchis, les mains tendues dans un geste d’imploration pathétique qui contrastait affreusement avec sa morgue d’il y a un quart d’heure.

— Maman… s’il te plaît. Tu ne peux pas faire ça. Tu ne peux pas nous laisser tomber. Tu as toujours aimé ce domaine. Tu aimais mon père ! Tu ne peux pas regarder notre nom être traîné dans la boue des tribunaux de commerce !

— Ton père est mort, Pierre. Et l’amour ne nourrit pas les créanciers, lui répondis-je avec une sévérité biblique. Ce matin encore, vous me parliez de ma place, de l’ordre des choses, de mon inutilité. Vous avez fait monter un homme de main pour descendre mes malles de ma chambre sans mon consentement. Juliette a levé la main sur mes souvenirs de famille et m’a ordonné de déguerpir avant midi. Où était ton sens de l’honneur filial il y a trente minutes ? Où était ton souci du nom des Kerverne lorsque ta femme poussait ma valise dans la poussière ?

Juliette baissa les yeux, incapable de soutenir mon regard. La marque de la gifle virait désormais au pourpre sombre. Sa superbe s’était évaporée ; il ne restait qu’une intrigante prise au piège de sa propre cupidité.

— Nous… nous étions sous le coup de l’émotion, balbutia-t-elle, tentant d’adoucir sa voix éraillée. Le deuil est difficile pour tout le monde, Madeleine. Nous avons réagi de manière excessive… Pierre est tellement stressé par le travail à Paris…

— Taisez-vous, Juliette, la coupai-je d’un ton sec qui lui cloua le bec net. Gardez votre comédie pour ceux qui ne connaissent pas le prix d’un faux sourire. Vous ne regrettez rien d’autre que d’avoir découvert que la cassette était vide et piégée.

Je me tournai vers le perron par la porte grande ouverte. Dehors, le soleil breton d’octobre baignait la Manche d’une lueur d’or pâle. Le vent soufflait du nord-ouest, apportant l’odeur franche de l’iode, du varech et des ajoncs mouillés. C’était l’odeur de ma jeunesse, celle que j’avais respirée bien avant d’épouser Henri et de m’enfermer dans ce musée de granit et de convenances bourgeoises.

— Voici comment les choses vont se passer, déclarai-je en reprenant l’enveloppe que Pierre avait laissée choir.

Ils se redressèrent tous les deux, suspendus à mes lèvres comme des condamnés attendant la lecture d’une éventuelle grâce.

— Première option : vous refusez tous les deux la succession devant le notaire d’ici demain midi. Les biens seront saisis, l’État et les banques se partageront les pierres, et vous retournerez à Paris vivre sur votre salaire d’employé de cabinet, en payant le loyer de votre deux-pièces jusqu’à la fin de vos jours. Le nom de Kerverne disparaîtra de Saint-Malo dans le déshonneur d’une faillite frauduleuse, car les juges fouilleront les comptes et verront les virements qu’Henri t’a faits, Pierre, pour financer ton train de vie ces cinq dernières années. Tu seras probablement poursuivi pour recel d’actif.

Pierre porta la main à sa gorge, suffoquant d’angoisse.