— Madame Cortés… s’il vous plaît… Je ne savais pas ! Si j’avais su qui vous étiez, je vous aurais reçue dans le salon d’honneur privé du premier étage ! Je vous aurais fait servir du champagne millésimé ! Vous ne pouvez pas juger l’ensemble de notre travail, la sueur de dix années de labeur, sur un simple écart de conduite provoqué par le stress ! Ce salon est notre joyau !
— C’est précisément là que réside votre faillite morale, répliqua Isabel d’un ton sec, sans colère mais sans concession. Vous ne réservez votre politesse, votre humanité et votre respect qu’à ceux dont le compte en banque se devine à l’étiquette de leurs vêtements. Pour vous, un être humain sans signes extérieurs de richesse n’est qu’un déchet à chasser sur le trottoir. Une entreprise bâtie sur un tel mépris ne peut que pourrir de l’intérieur. Et à en juger par les comptes réels que nous avons commencé à éplucher hier soir, la pourriture a déjà touché les fondations.
Alejandro tira une série de feuillets de la pochette.
— Parlons-en, justement, Renata, reprit l’avocat avec une froideur de procureur. Puisque nous sommes réunis devant témoins, éclaircissons la situation comptable de cette succursale dont vous vous vantez d’être l’unique gestionnaire.
Chapitre 7 : Les secrets des registres
L’arrivée soudaine d’un troisième individu acheva de transformer la scène en un tribunal à ciel ouvert. La porte vitrée coulissa à nouveau, laissant entrer un homme entre deux âges, le visage ruisselant de sueur malgré l’air conditionné, la cravate desserrée de travers : Hector Ponce, le frère aîné de Renata et président sortant du conseil d’administration du groupe.
Il avait reçu l’appel d’urgence d’Alejandro Mena dix minutes plus tôt. En découvrant la scène — sa sœur blême derrière la caisse, les employées en cercle silencieux, et Isabel Cortés debout, drapée dans une autorité souveraine —, Hector sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Isabel… madame Cortés… par pitié, murmura Hector en essuyant son front d’un mouchoir trempé. Dites-moi que ce n’est pas ce que je crois.
— C’est exactement ce que vous croyez, Hector, répondit Isabel sans se départir de son calme. Votre sœur vient de me faire expulser manu militari par la sécurité en m’accusant d’être une voleuse insolvable. Elle a déchiré la chemise de mon dossier et a prétendu que je salissais vos fauteuils.
Hector se tourna vers sa sœur avec un regard chargé d’une fureur mêlée de désespoir absolu :
— Espèce d’inconsciente ! Tu as fait quoi ? Tu as la moindre idée de ce que tu viens de détruire ? Le prêt relais expire ce soir à minuit ! Les saisies judiciaires sont prêtes à être exécutées dès demain matin si le contrat de cession n’est pas paraphé !
— Je… je ne savais pas, Hector ! sanglota Renata, perdant toute contenance, les larmes ravageant son maquillage sophistiqué. Elle était habillée comme une mendiante ! Pourquoi est-elle venue déguisée de la sorte ? C’est un piège ! C’est un coup monté pour nous discréditer et faire baisser le prix de rachat !
— Un piège ? releva Isabel avec un rire amer. Madame Ponce, ce pull que je porte est en laine mérinos brute, tricoté par une coopérative d’artisans que je soutiens depuis dix ans. Ces baskets sont des chaussures de marche ordinaires parce que j’aime traverser la ville à pied pour observer la vraie vie, loin des berlines aux vitres teintées. Votre prétendu sens du luxe est si superficiel, si vulgaire, que vous ne reconnaissez même pas la qualité lorsqu’elle n’arbore pas un logo doré en lettres géantes. Vous n’avez pas le goût de la beauté ; vous n’avez que l’idolâtrie de l’apparence.
Alejandro étala sur la table basse les relevés bancaires qu’il venait d’extraire de sa serviette.
— Mais il y a plus grave, Hector, intervint l’avocat en désignant les colonnes de chiffres. En vérifiant les documents d’acquisition ce matin même pour valider le transfert de propriété, nos auditeurs ont découvert d’étranges anomalies sur les comptes de cette succursale précise. Des facturations fictives de produits capillaires haut de gamme, des caisses noires alimentées par des pourboires confisqués au personnel, et un déficit injustifié de près de trois cent mille euros sur les deux derniers exercices fiscaux.
Un silence de mort tomba à nouveau sur la salle. Renata recula d’un pas, heurtant l’étagère de miroirs derrière elle. Des flacons de parfum en cristal oscillèrent dangereusement avant de se stabiliser.
— De quoi parlez-vous ? balbutia Renata, la voix brisée.
— Nous parlons de détournement d’actifs d’une société en cessation de paiement imminente, trancha Alejandro. Pendant que vos coiffeuses et vos techniciennes de surface sont payées au salaire minimum avec des retards chroniques de versement, vous avez transféré des fonds de la trésorerie opérationnelle vers des comptes personnels domiciliés dans des paradis fiscaux sous couvert d’achats de licences de marque. Les documents que vous m’avez remis hier, Hector, étaient falsifiés. Mais madame Cortés a eu la clairvoyance d’exiger les sauvegardes informatiques brutes des serveurs centraux cette nuit.
Hector regarda sa sœur avec horreur :
— Renata… dis-moi que ce n’est pas vrai. Dis-moi que tu n’as pas touché aux comptes séquestres des garanties fournisseurs !
Renata ne répondit rien. Elle s’effondra sur son siège de bureau en dissimulant son visage dans ses mains manucurées. Le vernis s’était écorné ; le prestige n’était plus qu’un souvenir dérisoire.
Chapitre 8 : L’affrontement final
Les clientes présentes commençaient à se lever l’une après l’autre. Plusieurs d’entre elles, issues de la haute bourgeoisie du quartier qui fréquentaient l’établissement depuis des années par simple habitude mondaine, observaient la scène avec une gêne palpable. L’une d’elles, une dame d’un âge mûr aux cheveux argentés, retira la serviette protectrice de son cou et s’avança vers Isabel.
— Madame Cortés, dit la cliente d’une voix posée mais ferme. J’ai assisté à tout depuis le début. J’ai eu honte de ne pas m’être interposée plus tôt lorsque cette femme vous a jetée à terre. Nous avons été complices de cette cruauté par notre silence et notre complaisance. Si vous avez besoin d’un témoignage formel devant la justice ou devant les instances de régulation commerciale, voici ma carte. Je m’appelle Hélène de Saint-Amand.