Rex écarquilla les yeux. C’était exactement ce qui s’était passé. Callahan, un contact louche rencontré trois semaines plus tôt, lui avait vendu cette opportunité en or contre un tiers du butin.
« C’était… c’était un piège ? »
« Un test, garçon. Une simple vérification. Je surveille tes dérives depuis six mois. Depuis que le nom de Rex Hale est apparu sur le bureau de mon service de sécurité à Chicago. Je voulais voir de mes propres yeux ce que le sang de mon sang était devenu. Je voulais voir si sous cette cuirasse d’imbécile brutal se cachait ne serait-ce qu’une étincelle d’intelligence, une once de la rigueur qui a fait la grandeur de notre nom. »
Julian se pencha lentement en avant, son visage n’étant plus qu’à quelques centimètres de celui de son petit-fils.
« Et qu’est-ce que j’ai vu ? » murmura-t-il avec un dégoût palpable. « Un petit tyran minable qui s’en prend à un vieillard infirme. Un lâche qui casse des verres d’eau pour amuser cinq ratés sans avenir. Tu as échoué, Rex. Sur toute la ligne. »
L’humiliation frappa Rex avec la violence d’un raz-de-marée. Plus que la présence des hommes en armes, plus que la révélation de ses origines, c’était ce mépris froid, méthodique, absolu, qui broyait son ego. Les larmes de rage menaçaient de monter à ses yeux, mais il les retint par pure fierté animale.
« Alors fous-moi la paix ! » explosa Rex en frappant la table de ses deux poings fermés. « Laisse-moi partir ! Garde ton fric, garde ton nom de merde et tes costumes à dix mille balles ! J’ai rien demandé ! J’ai besoin de personne ! »
M. Hale ne broncha pas devant l’éclat de fureur. Il leva simplement la main.
Aussitôt, Marcus sortit un dossier en cuir noir d’une sacoche qu’il portait en bandoulière et le posa sans un bruit sur la table, pile entre Julian et le jeune homme.
« Ouvre-le, » commanda le grand-père.
Rex hésita. Ses doigts crasseux tremblaient légèrement lorsqu’il écarta la couverture de cuir.
À l’intérieur se trouvaient des photographies en couleur de haute résolution, des relevés bancaires, des rapports de surveillance imprimés sur papier épais et, surtout, des copies de mandats d’arrêt fédéraux non encore exécutés.
Les photos montraient un entrepôt désaffecté en périphérie de Kansas City. Des caisses de transport d’armes automatiques marquées de sigles militaires y figuraient, ouvertes, avec, au premier plan, les visages parfaitement identifiables des cinq membres du gang de Rex… et de Rex lui-même.
« La semaine dernière, » expliqua Julian d’une voix monocorde, « tu as accepté de stocker ces caisses pour le compte d’un syndicat criminel moldave basé à Détroit. Tu pensais que c’était juste un coup d’argent facile. Trente mille dollars pour fermer les yeux pendant dix jours. Ce que tu ignorais, c’est que ces armes ont servi à l’assassinat de deux agents de l’ATF à Cleveland il y a un mois. Le FBI a bouclé son enquête hier soir. Ces mandats d’arrêt ? Ils devaient être exécutés demain matin à l’aube. »
Rex sentit la terre se dérober sous ses pieds. L’air semblait refuser d’entrer dans ses poumons.
« C’est… c’est pas à moi, » bégaya-t-il, la sueur coulant désormais librement sur ses joues creuses. « J’ai juste loué l’endroit ! J’savais pas d’où venaient ces putains de pétoires ! »
« Tu crois que le juge s’en souciera ? Tu crois qu’une cour fédérale fera la différence quand ils trouveront tes empreintes digitales partout sur les loquets ? Tu as signé ton propre arrêt de mort, imbécile. Dans une prison fédérale de sécurité maximale, le gang moldave s’assurera que tu sois égorgé sous les douches dans les quarante-huit heures pour s’assurer que tu ne négocies aucun accord de culpabilité avec les procureurs. Tu es déjà un cadavre en sursis. »
Rex s’effondra en arrière contre la banquette, le souffle coupé, les bras ballants. Tout son univers de violence de pacotille, de bravades de comptoir et de terreur de bas étage venait de voler en éclats. Il était un enfant perdu dans une tempête qui le dépassait de mille coudées.
« Pourquoi… pourquoi tu me montres ça ? » demanda-t-il, sa voix réduite à un chuchotement suppliant.
Julian Hale reprit sa canne, en tapota le carrelage d’un coup sec, et se redressa dans son siège avec la souveraineté d’un monarque rendant son verdict.
« Parce que malgré ta médiocrité, tu portes le nom de Hale. Et aucun homme portant mon sang ne mourra comme un chien dans les geôles de l’État à cause de sa propre stupidité. J’ai deux propositions pour toi, Rex. Et tu as exactement deux minutes pour choisir. »
Marcus consulta sa montre d’un geste discret.
« La première option, » déclara le vieil homme en plantant son regard dans celui de son petit-fils, « c’est que tu te lèves de cette table. Tu sors d’ici. Tu reprends ta moto, tes faux amis et ta vie d’ordure. Mes hommes n’interviendront pas. Mais dans moins de dix-huit heures, le SWAT défoncera ta porte. Tu seras transféré à Terre Haute. Tu y passeras quelques jours de terreur absolue avant qu’une lame artisanale ne t’ouvre la carotide. Et je n’enverrai même pas de fleurs à ton enterrement. »
Un silence oppressant pesa de nouveau sur la pièce. Seule la pluie frappait les vitres avec une rage redoublée.
« Et… la deuxième option ? » osa demander Rex, les lèvres gercées.
« La deuxième option exige que le jeune homme assis devant moi meure aujourd’hui même. »
Rex sursauta.