Julian Hale posa ses deux mains à plat sur la table en formica. Entre lui et Rex ne subsistaient que la tasse de café abandonnée, la coupelle de sucre et le vide immense creusé par la peur.
« Tu as volé ce blouson, ou Thomas a eu la faiblesse de te le laisser avant de crever ? » demanda Julian, sa voix descendant encore d’un cran dans la gravité.
Rex serrait les dents, sa respiration sifflant par ses narines dilatées. Il avait les mâchoires si contractées que les veines de ses tempes formaient des cordages violacés.
« Mon père n’était pas un lâche ! » cracha-t-il, l’orgueil blessé cherchant désespérément à combler le vide de sa panique. « Il est mort dignement ! Pas comme un vieux croulant qui se cache dans des gargotes pourries avec des gorilles en costard ! »
Julian laissa échapper un ricanement silencieux, un simple souffle d’ironie qui fit trembler les poils de sa barbe argentée.
« Dignement ? Thomas ? » Le vieil homme secoua doucement la tête. « Thomas est mort d’une overdose dans un motel miteux de l’Oklahoma, étouffé dans son propre vomi alors qu’il devait un quart de million de dollars aux cartels de Sonora. Ne me parle pas de dignité, petit. Je sais exactement comment mon fils unique a gâché le sang que je lui avais légué. »
Rex blêmit davantage. Le choc de cette révélation parut le frapper plus durement qu’un coup de poing.
« Tu mens… » balbutia-t-il, mais la certitude avait déserté ses yeux. « Il m’a dit… ma mère m’a toujours dit qu’il avait eu un accident de moto sur la route 66… »
« Ta mère essayait d’épargner à un gamin imbécile la honte d’avoir un déchet pour géniteur, » rétorqua Julian avec une cruauté clinique. « Et visiblement, la pomme n’est pas tombée très loin de l’arbre pourri. Regarde-toi. Trente ans passés, vêtu de dépouilles, à terroriser des serveuses provinciales et des vieillards dans des relais de routiers pour te prouver que tu existes. Tu te prends pour un loup, garçon ? Tu n’es qu’un corbeau perché sur une charogne. »
Rex voulut bondir de sa banquette, mais la main gantée de Marcus s’abattit lourdement sur son trapèze gauche, appuyant avec une force mécanique qui cloua le biker sur place.
« Laisse-le, Marcus, » ordonna le vieil homme avec lassitude. « Il a besoin d’écouter. Pour une fois dans sa misérable existence, il va devoir se taire et apprendre qui il est. »
Marcus relâcha son étreinte, mais resta planté comme une tour de garde, les yeux rivés sur les moindres tressaillements des muscles du jeune homme.
Julian Hale ramena la manche de sa chemise blanche immaculée. Sur son poignet droit, une vieille cicatrice boursouflée, semblable à une brûlure au fer rouge, dessinait le contour stylisé d’un oiseau de proie aux ailes déployées. Exactement le même symbole que l’écusson en argent cousu à l’intérieur du col de cuir de Rex.
« Le Faucon d’Argent, » dit Julian en désignant la cicatrice de son propre pouce. « Ce n’était pas un gang de marginaux en mal de sensations fortes. C’était le réseau de contrebande et de renseignement le plus étanche de tout le Midwest dans les années soixante-dix et quatre-vingt. J’ai bâti cet empire dollar par dollar, cadavre par cadavre, pendant que la police fédérale se demandait par où s’évaporaient les cargaisons d’armes et de métaux rares. J’ai survécu à trois attentats, à deux guerres de territoires et à la trahison de mes propres lieutenants. »
Il fit une pause, son regard devenant lointain, presque mélancolique, avant de se refixer sur Rex.
« Quand j’ai décidé de me retirer et de légaliser nos actifs à travers des sociétés fiduciaires, j’ai voulu transmettre les clés à Thomas. Je voulais lui donner tout ce que je n’avais pas eu : la respectabilité, la fortune propre, le pouvoir sans la boue. Et qu’a-t-il fait ? Il a pris l’argent, il a pris mon vieil insigne, et il est parti jouer aux hors-la-loi du dimanche avec des trafiquants de bas étage, jusqu’à ce que sa faiblesse le dévore. Je l’ai effacé de mon testament. Je l’ai banni de ma mémoire. Et je pensais que sa lignée s’était éteinte avec lui dans cette chambre sordide de l’Oklahoma. »
Rex respirait avec peine. Une sueur froide coulait sur son front, traçant de minces sillons à travers la poussière de la route qui souillait sa peau.
« Si tu me détestes tant… » murmura Rex, la voix brisée par l’incompréhension, « pourquoi tu ne me fais pas simplement descendre ? Tes types pourraient me coller une balle dans la tête et jeter mon corps dans le fossé à dix miles d’ici. Personne ne viendra me chercher. »
Julian Hale esquissa un sourire qui ne toucha pas ses yeux. C’était le sourire d’un joueur d’échecs qui venait de poser son cavalier sur la case décisive.
« Te tuer ? » dit Julian. « Quelle perte de temps. Quel manque cruel d’imagination. Si je voulais te voir mort, Rex, tu n’aurais même pas eu le temps d’entrer dans ce diner. Tu serais mort sur l’asphalte, fauché par un camion qui aurait prétendu avoir perdu ses freins sous la pluie. Non. Si je viens ici chaque mardi, ce n’est pas par hasard. Tu penses que c’est une coïncidence si ton groupe a fait une halte dans cet établissement précis, sur cette route secondaire, à cette heure-ci ? »
Le sang de Rex sembla se figer dans ses artères.
« Quoi… ? »
« Tu as reçu un tuyau, il y a deux jours, dans ce rade infâme de Saint-Louis où vous aviez vos habitudes, » continua Julian d’un ton monotone, égrenant les faits comme un procureur lisant un acte d’accusation. « Un certain Callahan t’a parlé d’un transport de liquidités non déclaré qui traversait le comté par la Nationale 4. Il t’a dit qu’il suffirait d’attendre au relais routier pour intercepter le messager. Tu as mordu à l’hameçon avec toute la naïveté d’un prédateur idiot qui ne regarde jamais où il pose les pattes. »