« Elle avait toute sa lucidité, » répliqua Arnaud. « Et tu le savais parfaitement. Car il y a trois mois, après l’enterrement, ce testament original a mystérieusement disparu du coffre personnel de la chambre d’amis. Et un nouveau codicille est apparu, désignant ta fondation caritative d’art contemporain comme unique légataire universelle de ces biens particuliers. »

Arnaud tapota le dossier en cuir de l’index.

« J’ai passé les quarante-huit dernières heures enfermé avec Maître Vautier et les experts en graphologie de la police cantonale de Genève. Le codicille était un faux grossier, admirablement imité pour un œil profane, mais totalement incohérent au microscope spectrométrique. Les encres ne correspondent même pas à celles des stylos de ma mère. Et la clé USB que voici contient les enregistrements de sécurité du coffre du bureau que tu as ouvert avec le passe-partout que tu avais dérobé à Clara pour la faire accuser si les soupçons venaient à émerger. »

Un silence absolu s’installa dans la pièce. Séverine semblait s’être pétrifiée. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Tout son échafaudage d’élégance, d’influence sociale et de manipulation venait de s’effondrer comme un château de cartes soufflé par un blizzard.

« Pourquoi l’as-tu humiliée aujourd’hui ? » demanda soudain Arnaud, faisant un pas supplémentaire vers elle. « Ce n’était pas seulement de la cruauté gratuite, n’est-ce pas ? Tu savais. Tu savais que Maître Vautier m’avait convoqué d’urgence hier matin. Tu savais que l’étau se resserrait. Tu voulais briser Clara avant qu’elle n’apprenne ce qui lui revenait de droit. Tu voulais qu’elle démissionne, qu’elle quitte cette maison dans l’infamie, coupable d’une faute imaginaire, pour pouvoir la discréditer si elle venait un jour à contester la succession. »

« Arnaud… écoute-moi… » balbutia Séverine en avançant une main tremblante pour toucher le revers de sa veste. « Tout cela est un malentendu. J’ai fait ça pour nous ! Pour protéger ton patrimoine ! Cette femme n’est rien, elle profitait de la faiblesse de ta mère, elle l’amadouait pour lui soutirer son argent ! C’était une intrigante ! Je voulais préserver l’héritage des Ferrand ! »

Arnaud recula d’un pas, rejetant le contact de Séverine avec un dégoût viscéral, comme s’il venait d’éviter la morsure d’une vipère.

« Tu n’as jamais rien protégé d’autre que ta propre vanité et la dette colossale de la galerie d’art de ton père, » cracha-t-il avec mépris. « Tu as souillé la mémoire de ma mère. Et aujourd’hui, tu as piétiné la seule personne dans cette demeure qui travaillait avec son cœur et son honneur. »

Il se tourna vers l’entrée de service où deux hommes vêtus de complets sombres venaient d’apparaître silencieusement. C’étaient les agents de sécurité privée du domaine, accompagnés d’un homme plus âgé portant une sacoche de cuir.

« Maître Rochefort est là, » reprit Arnaud sans la quitter des yeux. « Il a préparé l’acte d’annulation unilatérale de nos fiançailles pour motif de rupture dolosive. Tu vas signer ces documents immédiatement. Ensuite, tu prendras ton sac à main et tu monteras dans la voiture qui t’attend devant le perron. Tes malles personnelles te seront expédiées demain à l’hôtel de tes parents. Tu ne remettras plus jamais les pieds ici. Si tu tentes de contester ou de faire le moindre scandale public dans la presse mondaine, la plainte pénale pour faux en écriture publique, vol aggravé et tentative d’escroquerie sera déposée sur le bureau du procureur de Genève dans l’heure qui suit. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? »

Séverine le regarda, les yeux écarquillés par l’horreur. Elle chercha une lueur d’hésitation, un reste de cette affection qu’il lui avait portée durant deux ans. Mais elle ne trouva qu’un mur d’acier poli. Elle comprit alors que son monde venait de basculer dans le néant. Son mariage somptueux, sa position sociale au sommet du gotha suisse, la survie financière de sa propre famille : tout était anéanti.

D’une main convulsive, elle saisit le stylo tendu par l’avocat et apposa sa signature sur les trois feuillets sans même lire les clauses. Elle jeta le stylo sur la table, ramassa son manteau de vison avec une rage muette et s’avança vers la sortie sans un regard en arrière.

Lorsqu’elle passa la porte, elle marqua une fraction de seconde d’arrêt devant les pivoines blanches gisant sur le sol, écrasées dans la poussière. Elle les enjamba avec dédain et disparut dans la nuit tombante. Quelques instants plus tard, le vrombissement sourd d’une berline allemande résonna dans l’allée des marronniers, puis le portail automatique se referma dans un déclic métallique définitif.

La grande villa retrouva son silence. Mais ce n’était plus le même silence. L’air semblait s’être purifié, lavé de la perfidie qui l’empoisonnait depuis des mois.

Arnaud soupira profondément, passant une main lasse sur son front. La fatigue du voyage, mêlée à la violence de la confrontation, pesait lourdement sur ses épaules. Pourtant, une tâche bien plus difficile l’attendait encore.

Il quitta la cuisine souillée et traversa les couloirs déserts pour se diriger vers l’aile nord, où se trouvaient les appartements du personnel. Il frappa doucement à la porte en chêne clair de l’office.

« Entrez, » répondit une voix étouffée.

Arnaud poussa le battant.

Clara était assise sur une petite chaise droite en bois, près de la fenêtre donnant sur le jardin d’hiver. Elle avait retiré son tablier souillé et enfilé un vieux gilet de laine gris. Ses mains, fraîchement lavées à l’eau chaude, étaient encore écarlates, irritées par le frottement vigoureux du savon de Marseille. Sa valise en toile usée était posée sur le lit d’appoint, à moitié ouverte.

En voyant entrer son patron, elle se leva précipitamment, la tête baissée dans une attitude de déférence réflexe.

« Monsieur Ferrand… je préparais mes affaires. Je suppose que… compte tenu de ce qui s’est passé avec Mademoiselle Séverine, il est préférable que je parte dès ce soir. Je ne veux causer aucun trouble supplémentaire. »