Victoire tenta d’appuyer son amie en glissant timidement son téléphone dans la poche de son sac à main : « C’est vrai, Arnaud… on s’amusait juste un peu avant que tu n’arrives. Tu sais comment est Séverine, elle a le sens du spectacle. »

Arnaud ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha lentement de l’îlot central. Ses pas résonnaient avec une précision métronomique sur le marbre. Il s’arrêta à quelques centimètres de Victoire.

La jeune femme baissa les yeux, incapable de soutenir ce regard gris acier.

« Donne-moi ton téléphone, Victoire, » dit-il d’une voix neutre.

« Quoi ? Mais enfin, Arnaud, c’est privé, il y a mes photos, mes… »

« Pose-le sur la table. Maintenant. »

Il n’avait pas haussé le ton d’un décibel, mais une autorité écrasante pesait sur chaque syllabe. Tremblante, Victoire extirpa l’appareil de son sac et le fit glisser sur le granit poli. Arnaud s’en saisit, l’alluma d’une pression du pouce et constata que l’écran affichait encore l’application caméra. La vidéo venait tout juste d’être interrompue.

Il appuya sur lecture.

Dans le silence de mort de la villa, le son des ricanements résonna, métallique et obscène. On entendait très nettement la voix de Séverine commander : « Non. Utilise un chiffon. Et tes mains. » On voyait Clara s’agenouiller, la tête baissée, sous les quolibets des trois bourgeoises oisives. On voyait le vin souiller les doigts de la gouvernante.

Arnaud regarda l’enregistrement jusqu’à la dernière seconde, le visage totalement impassible, sans qu’un seul muscle de sa mâchoire ne tressaille.

Puis, avec une effroyable tranquillité, il lâcha le téléphone au-dessus de l’évier en inox massif, ouvrit le robinet à plein débit, et saisit un pilon en fonte posé sur le présentoir à épices. D’un geste sec, puissant, chirurgical, il fracassa l’écran et les circuits de l’appareil. Le verre vola en éclats sous l’eau courante.

Un cri d’orfraie s’échappa de la bouche de Victoire. « Tu es fou ! Mon téléphone ! »

« Tu enverras la facture de remplacement à mon cabinet d’avocats, » répondit Arnaud sans même la regarder. Puis il fixa Chloé et Victoire. « Vous avez trois minutes pour quitter ma maison. Si vous êtes encore sur cette propriété lorsque l’horloge du vestibule sonnera six heures, je ferai intervenir le service de sécurité du domaine pour vous faire expulser manu militari. Et je veillerai personnellement à ce que les cabinets d’audit de vos pères respectifs perdent la totalité de leurs contrats avec le groupe Ferrand avant minuit. »

Les deux jeunes femmes comprirent immédiatement que ce n’était pas une menace en l’air. Pâles comme la cendre, elles ramassèrent leurs sacs à la hâte, évitant soigneusement de regarder Séverine, et s’enfuirent par la porte de service dans un froissement de manteaux et un claquement affolé d’escarpins.

Séverine resta seule face à lui.

La fureur, une fureur pure et venimeuse, commençait à consumer son visage parfait. Ses joues s’étaient empourprées sous le fond de teint.

« Pour qui tu te prends, Arnaud ? Pour qui te prends-tu pour me traiter ainsi devant mes amies ? Pour une employée ? Pour une boniche ? Tu me manques de respect dans notre propre maison ! »

« Ce n’est pas ta maison, Séverine. »

La réplique tomba comme une lame de guillotine.

« Nous allons nous marier dans trois semaines ! » hurla-t-elle, perdant totalement son contrôle. « Tout est prêt ! Les invitations ont été envoyées à tout ce que l’Europe compte de diplomates et d’industriels ! Mon père a engagé sa réputation sur cette union ! Tu ne peux pas me faire une scène pareille pour un accident de tapis et une domestique trop sensible ! »

Arnaud fit le tour de l’îlot. Il s’arrêta à un mètre d’elle. Même en talons aiguilles, elle devait lever les yeux pour affronter son regard.

« Cet après-midi, » dit Arnaud avec une précision clinique, « Clara n’était pas la seule à être observée. Tu penses que je rentre de Genève par surprise simplement pour t’apporter des fleurs ? »

Un soupçon d’inquiétude traversa les prunelles de Séverine. Elle tenta de déglutir, mais sa gorge semblait s’être resserrée.

« De quoi tu parles ? »

Arnaud plongea la main dans la poche intérieure de son manteau de voyage. Il en sortit un mince dossier en cuir frappé du sceau d’une prestigieuse étude notariale genevoise, ainsi qu’une clé USB métallique. Il les posa lourdement sur l’îlot, juste à côté de la bouteille renversée.

« Pendant les six derniers mois de la vie de ma mère, alors que son état cognitif se dégradait chaque semaine davantage, tu as été très présente dans cette maison, Séverine. Trop présente, peut-être, pour une fiancée qui fuyait habituellement les malades et les hôpitaux. Tu as insisté pour gérer ses rendez-vous médicaux, pour soulager Clara, disais-tu avec une hypocrisie qui me donne aujourd’hui la nausée. »

Le visage de Séverine perdit toute couleur. Une pâleur cadavérique remplaça son fard.

« Ma mère n’a jamais pu te supporter, » poursuivit Arnaud, sa voix se chargeant d’une amertume glaciale. « Mais elle aimait Clara. Clara qui a veillé sur elle toutes les nuits, Clara qui lui tenait la main pendant ses crises d’angoisse, Clara qui préparait ses soupes à l’heure exacte où la douleur devenait tolérable. Ma mère avait fait rédiger un testament particulier il y a un an. Une disposition testamentaire par laquelle elle léguait à Clara un tiers de son patrimoine mobilier personnel — environ deux millions de francs suisses — ainsi que la maison de campagne d’Annecy, afin qu’elle puisse ouvrir son restaurant gastronomique et subvenir définitivement aux besoins des siens. »

Séverine serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans la chair de ses paumes. « Ce… ce ne sont que des divagations de vieille femme sénile ! Elle n’avait pas toute sa tête ! »