Clara soutint le regard terrifié de Maxime.
« Tu pensais que j’avais mis ce téléphone dans mon bouquet par simple paranoïa amoureuse ? » dit-elle d’une voix désormais posée, sans la moindre trace d’hésitation. « Je savais que tu préparais quelque chose pour ce soir. Mais dans ma naïveté, je croyais que tu voulais simplement t’enfuir avec une part de dotation ou m’humilier publiquement pour négocier une rupture avantageuse. Je ne pouvais pas imaginer… même dans mes pires cauchemars, je ne pouvais pas concevoir que l’homme qui dormait à mes côtés voulait ma mort physique. »
Des bruits de portières qui claquent résonnèrent au loin, au-delà de la monumentale grille en fer forgé du domaine. Des gyrophares bleus, discrets mais réguliers, commencèrent à balayer les cyprès centenaires qui bordaient l’allée principale.
Maxime sursauta comme s’il venait de recevoir une décharge électrique.
« Tu as appelé les flics… ? »
« Non », intervint Henri avec un calme terrifiant. « Je ne les ai pas appelés il y a dix minutes. Ils attendent au bas du chemin depuis dix-neuf heures. La brigade de recherches criminelles de Marseille et le parquet financier avaient déjà réuni assez d’éléments pour escroquerie en bande organisée et tentative de captation d’héritage. Mais ce que vous venez d’offrir ce soir, devant cent cinquante témoins et sur un enregistrement audio haute définition non altéré, c’est une tentative d’assassinat avec préméditation. »
Le mot assassinat résonna comme une sentence de mort civile.
Sophie s’effondra à genoux sur la pelouse, ses mains parfaites s’enfonçant dans la terre humide, son sac de marque tombé dans l’herbe, révélant des pilules de calmants et des liasses d’euros. Elle commença à sangloter d’une manière hystérique, suppliant Clara, invoquant leurs souvenirs d’étudiantes, les vacances passées ensemble, les secrets d’adolescentes.
« Clara, je t’en supplie ! C’est lui qui m’a manipulée, il m’a menacée de révéler mes dettes à mon père ! Je n’ai jamais voulu que tu meures, je voulais juste qu’on te fasse peur pour que tu lui cèdes la gestion des biens ! »
Clara ne baissa même pas les yeux vers elle.
« Tu as dit : Fais ça proprement, ne laisse aucun doute », récita Clara avec une froideur absolue. « Tu m’as condamnée pour une part d’immeubles et des vignes. Ne prononce plus jamais mon nom. Pour moi, tu es morte dans cette piscine il y a dix minutes. »
Six gendarmes en tenue d’intervention, menés par une commandante au regard d’acier, franchirent le porche de la terrasse. Sans un mot superflu, avec la précision mécanique des forces de l’ordre habituées à ce genre de drame bourgeois, ils se dirigèrent vers les deux suspects.
Maxime ne résista pas. Lorsqu’on lui passa les menottes d’acier aux poignets, le cliquetis métallique sembla marquer la fin définitive d’un mirage. Ses épaules s’affaissèrent, son teint prit la teinte grise de la défaite totale. Il jeta un dernier regard vers la femme qu’il avait cru pouvoir détruire d’un simple geste de la main.
« Clara… pardonne-moi… », gémit-il, les larmes coulant enfin sur ses joues, non pas de remords, mais de pure pitié pour lui-même.
Clara se détourna simplement, lui refusant ce dernier échange visuel.
Sophie, en revanche, se débattit mollement lorsqu’une femme gendarme la releva par les coudes. Ses cheveux impeccablement coiffés s’étaient défaits en mèches désordonnées sur son visage barbouillé de maquillage. Elle hurlait des menaces incohérentes, jurant qu’elle ferait appel aux meilleurs pénalistes de Paris, qu’elle sortirait dans six mois, que tout cela n’était qu’un coup monté. Sa voix criarde s’estompa peu à peu à mesure que les gendarmes les escortaient le long de l’allée de gravier vers les véhicules banalisés.
Lorsque les portières claquèrent à nouveau et que le bruit des moteurs s’évanouit dans la nuit provençale, le silence reprit ses droits sur le domaine.
Les invités demeuraient immobiles, incertains de la conduite à tenir. Certains regardaient leurs assiettes de foie gras à demi entamées, d’autres contemplaient la piscine où flottaient encore des morceaux d’étoffe et des fleurs écrasées.
Marc s’approcha de sa sœur. D’un geste d’une infinie tendresse, contrastant avec la brutalité dont il avait fait preuve l’instant d’avant, il retira sa veste de costume en laine noire et la posa délicatement sur les épaules trempées et glacées de Clara.
« Viens », souffla-t-il doucement. « Rentrons à l’intérieur. Tu vas attraper une pneumonie. »
Mais Clara leva une main pour l’arrêter.
Elle marcha d’un pas ferme vers le bord de la piscine. L’eau s’était calmée, redevenue un miroir noir dans lequel se reflétaient la lune montante et les braises mourantes des bougies flottantes. Au fond du bassin, à trois mètres sous la surface, reposait son alliance en platine, qu’elle avait réussi à faire glisser de son doigt alors qu’elle luttait pour remonter à la surface. Le métal brillait faiblement sous les projecteurs subaquatiques.
Elle inspira profondément l’air nocturne, saturé des senteurs de pin, de lavande et de terre sèche. Elle sentit le poids du tissu mouillé peser sur ses épaules, mais pour la première fois depuis des mois, ce poids ne lui semblait plus être celui d’une chaîne. C’était le poids de sa propre survie.
Elle se tourna vers l’assemblée, vers ces amis, ces proches, ces connaissances mondaines qui attendaient un effondrement, une crise de larmes ou un évanouissement théâtral.
Clara redressa la tête. Ses yeux clairs brillaient d’une force que personne ne lui avait jamais soupçonnée.
« Que tout le monde garde sa coupe », déclara-t-elle d’une voix parfaitement claire, qui résonna sans trembler au-dessus des eaux calmes. « Les musiciens, vous pouvez ranger vos instruments. Le mariage est annulé. Mais la fête, elle, ne fait que commencer. Ce soir, nous ne célébrons pas une union qui n’a jamais existé. Ce soir, nous célébrons le fait que je suis vivante. Servez le vin d’Henri. »
Un silence d’une seconde accueillit ses paroles, suivi par le tintement sec d’une canne contre la pierre. Henri hochait la tête, un rictus de fierté féroce aux lèvres. Puis, Marc leva son verre vers le ciel. Un à un, les invités, sortant de leur torpeur, imitèrent le geste.