« C’est ridicule », lâcha Sophie d’une voix un peu trop aiguë, tentant de rire pour désamorcer l’horreur ambiante. « C’est une coïncidence de lettres. Vous n’allez pas sérieusement prêter attention à un canular, un piratage ? Je suis la marraine de cœur de cette union ! Clara, tu me connais ! »

« Je te connais ? » répondit Clara en faisant deux pas vers elle, laissant derrière elle une traînée d’eau boueuse mélangée à la terre des massifs de jasmin. « Vraiment ? C’est toi qui as insisté pour que nous rédigions cette clause d’urgence hier soir. Tu m’as dit que c’était pour me protéger d’un éventuel litige avec la branche cadette de la famille en cas de disparition brutale. Tu as rédigé les termes toi-même. »

Maxime comprit qu’il était perdu. L’étau se resserrait avec une implacabilité féroce. Voyant que son associée d’ombre était démasquée, son instinct de survie prit le dessus, balayant toute loyauté.

« C’est elle ! » explosa Maxime en désignant Sophie du doigt, son visage tordu par la panique et la lâcheté. « C’est elle qui a tout manigancé ! C’est Sophie ! Elle avait des dettes de jeu à Monaco, des centaines de milliers d’euros ! Elle savait qu’Henri n’avait plus que quelques mois à vivre et que Clara était la seule héritière universelle des terres du Luberon ! Elle est venue me trouver il y a six mois ! »

« Tais-toi, espèce d’imbécile ! » hurla Sophie, perdant tout à coup sa superbe et son raffinement mondain. Ses ongles manucurés s’enfoncèrent dans le cuir de sa pochette de luxe. « Tu étais ruiné, Maxime ! Ton agence immobilière était en faillite virtuelle, tes comptes étaient saisis ! C’est toi qui pleurais dans mon bureau pour trouver une sortie de secours ! »

Le spectacle était obscène. Les deux monstres, vêtus des atours les plus coûteux que l’argent et les apparences pouvaient offrir, s’entredéchiraient au milieu d’une fête nuptiale à trois cent mille euros, sous les yeux des serveurs immobiles et des invités pétrifiés.

Clara regardait ce déballage d’ignominie sans verser une seule larme. La douleur aiguë qui lui avait déchiré la poitrine au moment où son corps avait basculé dans l’eau sombre avait fait place à une clarté absolue.

« La piscine n’était pas un hasard, n’est-ce pas ? » demanda Clara à voix basse, coupant net les cris de Sophie.

Maxime déglutit péniblement. Il ne répondit pas.

« Réponds-lui », ordonna Marc, dont la silhouette massive bloquait désormais l’allée principale menant aux grilles d’entrée du domaine. Deux cousins de Clara s’étaient avancés pour entourer Sophie, qui cherchait nerveusement des yeux une issue vers le verger.

« Tu ne sais pas nager », murmura Maxime, les yeux baissés vers ses souliers mouillés. « Tu as une phobie panique de l’eau profonde depuis la noyade de ton frère quand tu avais huit ans. Sophie savait que si tu tombais avec cette robe… vingt kilos de tissu doublé une fois gorgé d’eau… tu coulerais en moins de quarante secondes. »

Un frisson d’horreur parcourut la foule. Même le prêtre, resté en retrait près de la tonnelle de roses, se signa d’une main tremblante.

« Et toi, Maxime ? » continua Clara, le regard perçant l’âme déchue de l’homme qu’elle avait aimé. « Tu aurais plongé ? »

« J’aurais… j’aurais plongé pour faire semblant de te chercher », avoua-t-il dans un râle misérable, acculé par la terreur. « Sophie m’avait dit d’attendre que tu perdes connaissance. Ensuite, je te ramenais sur le bord. Je tentais un massage cardiaque… trop tard. Les secours auraient conclu à un choc thermo-différentiel ou une hydrocution combinée à la panique. Tout le monde m’aurait vu essayer désespérément de te sauver. J’étais le veuf héroïque et dévasté. »

« Mon Dieu… », murmura la mère de Clara, s’effondrant sur une chaise, soutenue de justesse par le traiteur.

C’est à cet instant précis que le vieux grand-oncle Henri s’agita dans son fauteuil roulant. L’homme, âgé de quatre-vingt-deux ans, au teint parcheminé mais aux yeux d’un noir d’encre qui avaient dirigé des conseils d’administration impitoyables pendant un demi-siècle, fit un geste de la main vers son chauffeur personnel, qui se tenait impassible derrière lui.

« Donne-moi le dossier, Bastien », ordonna le vieil homme d’une voix rauque mais qui portait sans effort à travers la cour.

Bastien ouvrit une serviette en cuir noir et en sortit une chemise cartonnée épaisse qu’il déposa sur les genoux d’Henri.

Le patriarche leva les yeux vers Maxime, puis vers Sophie. Un sourire glacial et sans joie étira ses lèvres minces.

« Vous pensiez être d’une remarquable intelligence, n’est-ce pas ? » commença Henri, tournant lentement les pages du document. « Ma petite Clara est une jeune femme d’une grande bonté, parfois trop prompte à croire en la pureté des intentions d’autrui. Mais elle est mon sang. Et on ne touche pas à mon sang sans que j’aie examiné chaque fibre de la main qui s’y risque. »

Sophie tenta de reprendre contenance.

« Monsieur de La Tour, tout cela est un malentendu monté en épingle… »

« Taisez-vous, mademoiselle Valmont », trancha le vieillard avec un mépris souverain. « Vous avez passé trois semaines à essayer de pirater les protocoles de sécurisation de mon étude notariale principale à Lyon. Vous pensiez avoir été discrète ? Votre signature numérique a été repérée dès votre première tentative de modification des clauses de substitution successorale. Dès cet instant, j’ai fait placer Maxime sous surveillance rapprochée par une agence d’investigation privée. »

Maxime leva des yeux exorbités.

« Quoi ? » balbutia-t-il.

« Chaque dîner que vous avez partagé dans ce petit hôtel discret d’Aix-en-Provence, chaque virement de compte offshore vers vos prête-noms au Luxembourg, chaque message codé… tout est là », poursuivit Henri en tapotant le dossier de son index osseux. « J’attendais simplement de savoir jusqu’où irait votre audace. Clara doutait déjà depuis quelques jours. Elle avait remarqué tes absences injustifiées, Maxime, tes appels murmurés dans le jardin à deux heures du matin. C’est elle qui est venue me voir hier soir, la mort dans l’âme, pour me dire qu’elle avait peur. »