Dans le même mouvement, je fis un bond en avant vers le lit d’examen. La femme tenta de lever une jambe pour me repousser, mais son organisme, rongé par les radiations et l’épuisement, trahit sa volonté. J’écrasai son épaule contre le matelas de tout mon poids, mon avant-bras bloquant sa trachée pour l’empêcher de crier ou de bouger.
De ma main droite, j’attrapai la bouteille d’alcool iodé sur le plateau chirurgical et la fracassai contre le coin de la table d’instruments. Le liquide brun se répandit en une flaque sombre sur la prothèse de silicone et les circuits apparents.
« Qu’est-ce que tu fais ? » siffla-t-elle dans un souffle étranglé, ses yeux trahissant pour la première fois une lueur de terreur panique.
« Je ne vais pas couper le fil », dis-je entre mes dents. « Je vais griller le système. »
J’arrachai les deux électrodes du défibrillateur posé sur la tablette, allumai l’appareil en mode de synchronisation manuelle d’urgence, et écrasai les palettes métalliques de part et d’autre du boîtier de commande fixé à sa hanche, là où les fils de cuivre nus émergeaient de la résine brisée.
« Charge à trois cent soixante joules », ordonnai-je à l’appareil automatique, dont la voix synthétique retentit calmement au milieu du chaos : Appareil prêt. Choc recommandé.
Dans le couloir, un coup de feu claqua. Une balle traversa le panneau de la porte, projetant des éclats de bois et de plâtre à travers la pièce. Un gémissement canin aigu me déchira le cœur.
« MAX ! » hurlai-je.
Je n’avais plus le temps de calculer les probabilités de survie. Si la décharge électrique provoquait un arc thermique suffisant pour allumer le détonateur chimique, nous mourions instantanément. Si le courant saturait la puce électronique du transpondeur avant qu’elle n’envoie le signal au percuteur, le mécanisme était mort.
J’appuyai sur le bouton rouge clignotant du défibrillateur.
Une étincelle bleue, aveuglante, claqua avec la détonation sèche d’un coup de fouet. Le corps de la femme se cambra violemment sous la décharge massive, ses muscles tétanisés par l’onde électrique qui traversa son abdomen. Une fumée noire et âcre, à l’odeur de plastique brûlé et de composants électroniques calcinés, s’éleva en volutes denses de la prothèse de silicone.
La diode rouge cessa de clignoter. Elle devint noire. Morte.
La femme retomba lourdement sur le matelas, inconsciente, son cœur temporairement arrêté par le choc électrique massif appliqué directement sur son flanc.
Je lâchai les électrodes fumantes, ramassai mon arme de service tombée sur les draps, et me ruai vers la porte entrouverte.
Le couloir était un champ de carnage. Deux hommes vêtus de combinaisons sombres d’agents de maintenance gisaient sur le carrelage souillé de sang. L’un d’eux était inconscient, son pistolet automatique gisant à trois mètres de lui, la gorge marquée par des morsures profondes. Le second, le bras déchiqueté, rampait péniblement vers l’issue de secours au bout du couloir.
Et au milieu du passage, couché sur le flanc, se trouvait Max.
Une traînée écarlate maculait le pelage sombre de son flanc gauche. Sa respiration était courte, rapide, saccadée. Une balle de neuf millimètres avait traversé sa cage thoracique en dessous de l’omoplate. Ses yeux ambrés, autrefois si vifs et impérieux, commençaient à se voiler d’une brume terne. Pourtant, dès qu’il m’aperçut franchir le seuil de la porte, le bout de sa queue touffue esquissa un battement faible contre le sol.
« Non, non, non… mon vieux, reste avec moi », murmurai-je en tombant à genoux à ses côtés, ignorant totalement le fuyard blessé qui disparaissait par l’escalier de secours.
Je jetai mon arme à terre et pressai mes deux mains gantées sur la plaie béante de son thorax pour endiguer l’hémorragie. Le sang chaud coulait entre mes doigts, poisseux et inarrêtable. Max poussa un faible soupir, posant son museau lourd contre ma cuisse, son corps tremblant sous l’effet du choc hypovolémique.
« Tu as tenu bon, Max. Tu les as eus. C’est fini. Tu m’entends ? C’est fini », répétais-je d’une voix étranglée par des larmes que je ne cherchais plus à retenir.
La sirène de l’aéroport continuait de hurler au-dessus de nos têtes, mais au bout du grand couloir, le vacarme de bottes tactiques et de cris d’ordres militaires commença à enfler. Une équipe d’intervention lourdement armée, fusils d’assaut pointés vers l’avant, boucliers balistiques déployés, surgit enfin à l’angle du terminal.
« Police ! Ne bougez plus ! Mains en l’air ! » cria l’homme de tête.
« C’est Vance ! Unité canine ! » hurlai-je sans lever mes mains du flanc de mon chien. « La suspecte est neutralisée dans la salle de triage ! Il y a un engin radiologique improvisé à l’intérieur ! Sécurisez la zone et faites venir un médecin pour ce chien immédiatement ! MAINTENANT ! »
Les heures qui suivirent s’effacèrent dans un tourbillon d’ombres et de bruits sourds. Des techniciens en combinaison NBC jaune vif envahirent le secteur avec des compteurs Geiger crépitants. Des agents fédéraux du FBI et des douanes prirent possession du bâtiment, évacuant méthodiquement les terminaux adjacents tandis que l’armée établissait un cordon sanitaire autour de la zone aéroportuaire.
Mais pour moi, le monde s’était réduit à la banquette arrière d’un véhicule de secours lancé à tombeau ouvert sur l’autoroute urbaine, sirènes hurlantes, gyrophares projetant des éclats bleus contre les façades des gratte-ciel. J’étais penché sur Max, mes mains comprimant un pansement compressif d’urgence tandis qu’un jeune ambulancier militaire lui administrait de l’oxygène à travers un masque adapté.
« Garde les yeux ouverts, mon pote », murmurais-je sans discontinuer, le front appuyé contre ses oreilles soyeuses. « On est rentrés de Sangin. On est rentrés de Musa Qala. Tu ne vas pas me lâcher sur une fichue bande d’arrêt d’urgence. Pas aujourd’hui. »
Max entrouvrait à peine les paupières, sa langue sèche reposant sur ses crocs ensanglantés. Sa truffe d’ordinaire si humide était sèche et brûlante. Chaque inspiration était un combat féroce contre l’asphyxie.