« C’est précisément pour cela que je suis là, Arthur. La vente a-t-elle été définitivement enregistrée au bureau des hypothèques ? »

Arthur esquissa un mince sourire complice. Il tira une feuille du dossier supérieur.

« Tu te souviens de ce que je t’avais dit lorsque tu es venue me voir, il y a quinze jours, en larmes, pour me demander de rédiger l’acte de vente ? Je t’avais dit que je trouvais cette décision absurde et destructrice. Mais comme tu insistais pour ton fils, j’ai inséré une condition suspensive de rétractation valable jusqu’au lundi suivant la cérémonie, sous réserve du versement d’une indemnité forfaitaire de mille dollars à l’acquéreur. »

Mon cœur rata un battement. Je le fixai, incrédule.

« Tu as fait ça ? »

« Eleanor, j’ai promis à ton mari sur son lit de mort que je veillerais sur toi et sur ce qu’il avait mis toute sa vie à bâtir. Je savais pertinemment que cette famille Howard était une bande d’escrocs mondains. Tout le milieu juridique de la ville sait que le père est au bord de la banqueroute frauduleuse. Je savais que tôt ou tard, le piège se refermerait. Alors, oui. J’ai verrouillé l’acte. Si tu signes ce document aujourd’hui, la vente est purement et simplement annulée. Les soixante hectares restent à toi. Intégralement. »

Une larme, la première depuis la veille, coula le long de ma joue et vint s’écraser sur le bois sombre du bureau. Ce n’était pas une larme de tristesse, mais un soulagement si puissant qu’il m’ôta le souffle pendant quelques secondes. Les terres de Richard étaient sauves. Le sol sur lequel nous avions marché, les arbres sous lesquels nous nous étions assis, la terre qu’il avait tant chérie ne seraient pas sacrifiés pour payer des fleurs fanées et du champagne frelaté.

« Donne-moi le stylo, Arthur, » dis-je sans hésiter.

D’une main ferme, je signai la révocation de la vente.

« Voilà une bonne chose de faite, » dit Arthur en tamponnant le document. « Maintenant, passons à la suite. La facture du domaine et des prestataires. Qu’as-tu décidé ? »

« J’ai payé les acomptes initiaux, soit environ quarante-cinq mille dollars. Ces sommes sont perdues, et je l’accepte, c’est le prix de ma liberté. En revanche, le solde restant — la nourriture non servie, les heures supplémentaires de la salle, les indemnités de rupture de l’orchestre et les commandes spéciales de dernière minute exigées par Tiffany — s’élève à près de trente mille dollars supplémentaires. Monsieur Vance m’a confirmé hier que le contrat prévoyait la responsabilité solidaire des mariés en cas de défaillance du signataire principal si l’annulation intervenait du fait de leur comportement. »

« Exactement, » acquiesça Arthur en consultant le contrat. « L’article quatorze stipule clairement que tout dommage causé au bon déroulement de l’événement par les bénéficiaires directs de la fête entraîne le transfert automatique des créances résiduelles à leur charge solidaire. Tiffany Howard et Daniel Miller sont les bénéficiaires légaux désignés. Étant donné qu’elle a commis une agression physique documentée par les caméras de surveillance du domaine et par des dizaines de témoins, la faute exclusive leur incombe. C’est à eux que monsieur Vance enverra la facture finale dès demain matin. »

« Bien, » dis-je avec une fermeté nouvelle. « Et il y a une dernière chose, Arthur. La maison où vit Daniel actuellement. »

Arthur haussa un sourcil.

« Le cottage près de la rivière ? La maison de tes parents ? »

« Oui. Daniel y vit depuis cinq ans sans payer le moindre loyer. Il m’avait promis de mettre de l’argent de côté pour acheter son propre logement. En réalité, j’ai découvert qu’il finançait le train de vie de Tiffany : les voyages à Dubaï, les sacs de luxe, les dîners dans les palaces. Tout son salaire y passait pendant que je payais les taxes foncières, les assurances et les réparations de la maison. »

J’ouvris mon sac et posai les titres de propriété originaux sur la table.

« Je veux qu’un préavis d’expulsion dans les formes légales lui soit signifié dès demain. Trente jours pour vider les lieux et me rendre les clés. Pas un jour de plus. »

Arthur me regarda longuement, avec un mélange de respect et de gravité.

« Tu es certaine de vouloir aller jusque-là, Eleanor ? Il est ton fils unique. Si tu fais cela, il n’y aura plus de retour en arrière possible. Le fossé sera définitif. »

« Le fossé a été creusé hier soir, Arthur, » répondis-je sans trembler. « Quand il a regardé cette femme me frapper sans esquisser un geste pour me défendre, mon fils a cessé d’exister. Ce garçon qui vit dans cette maison n’est plus que le complice de mon bourreau. Je ne financerai plus ma propre destruction. Rédige le préavis. »

Le lundi matin, la réalité frappa Daniel et les Howard avec la force d’une avalanche.

J’avais passé le week-end à réorganiser ma maison, nettoyant chaque pièce, jetant les vieilles affaires accumulées, aérant les chambres comme pour en chasser les fantômes de ces derniers mois d’asservissement. Vers dix heures du matin, alors que je taillais les rosiers devant mon perron, une berline allemande décrépite s’arrêta dans un crissement de pneus sur le chemin de gravier.

Daniel en sortit précipitamment. Il ne portait plus son smoking éclatant, mais un pantalon de toile froissé et une chemise mal repassée. Ses cernes étaient profonds, son regard éperdu. Il tenait à la main une épaisse enveloppe blanche.

« Maman ! » cria-t-il en traversant la pelouse d’un pas maladroit. « Maman, il faut que tu arrêtes ça tout de suite ! C’est quoi ce cauchemar ? »

Je posai mon sécateur sur la petite table de jardin, croisai les bras et l’attendis au bas des marches du perron.

« Bonjour, Daniel. »

« Tu as reçu la visite d’un huissier ? Parce que moi, oui ! » éructa-t-il en brandissant l’enveloppe devant mon visage. « Un huissier de justice s’est présenté chez moi ce matin à huit heures ! Un préavis d’expulsion ! Tu me jettes dehors ? De ma propre maison ? »