Cole gravit les marches, son cœur battant à coups sourds et précipités contre ses côtes. Il s’agenouilla devant la base de l’autel. La lumière crue de la torche révéla des sculptures représentant les vertus cardinales. Au centre de la composition, sous la figure voilée de la Justice tenant sa balance, une fente étroite et noircie par le temps attendait dans l’ombre.
Lily s’agenouilla à ses côtés, sortant de sous son pansement la petite clé de laiton dont le métal semblait soudain irradier une chaleur singulière.
« C’est à vous, Cole », murmura-t-elle, employant son prénom pour la première fois.
Cole prit la clé entre ses doigts gourds d’émotion. Il l’inséra dans l’orifice. Le mécanisme grinça, rouillé par dix années d’isolement dans la forêt humide. Cole appliqua une torsion prudente mais déterminée. Un déclic net et puissant résonna dans le chœur désert, faisant écho jusque sous la voûte céleste d’où tombait une pluie fine.
Une plaque de marbre de vingt centimètres d’épaisseur pivota lentement vers l’extérieur sur un axe de bronze, révélant une cavité sèche et doublée d’acier inoxydable.
À l’intérieur reposait un coffret scellé par une serrure à combinaison, sur lequel une enveloppe en plastique transparent avait été scotchée. Sur l’enveloppe, l’écriture fine, altière et reconnaissable entre mille de Clara Mercer était tracée à l’encre bleue indélébile :
Pour mon fils Cole, le jour où les loups montreront leurs crocs.
Cole ferma les yeux, l’émotion lui coupant le souffle dans la gorge. Il porta l’enveloppe à ses lèvres avec une dévotion presque sacrée avant de l’ouvrir d’un geste décidé. À l’intérieur, outre le code à quatre chiffres permettant d’ouvrir le coffret, une lettre manuscrite s’étalait sur trois feuillets de papier vélin.
Lily tenait le faisceau de la lampe braqué sur les pages tandis que Cole lisait à mi-voix, sa voix se chargeant d’une intensité tragique qui semblait réveiller les ombres du passé :
« Mon fils chéri,
Si tu lis ces lignes, c’est que mes soupçons les plus terrifiants se sont confirmés et que je n’ai pas survécu à la route de Hartford. Depuis six mois, j’ai découvert que Richard Whitmore, l’homme que ton père considérait comme un frère d’armes, orchestrait le pillage systématique de nos réserves d’actifs à travers un réseau de sociétés écrans immatriculées au Panama et aux îles Anglo-Normandes. Il ne cherchait pas seulement à s’enrichir : son objectif est de provoquer artificiellement l’insolvabilité de Mercer Urban Development pour forcer notre famille à lui céder l’intégralité du contrôle contre le refinancement de la dette.
J’ai réuni dans ce coffre l’intégralité des relevés de comptes occultes, les bordereaux de transfert portant sa signature originale et les enregistrements clandestins de ses conversations avec les intermédiaires financiers véreux qu’il utilise. Mais il y a pire, mon enfant. Ce matin même, en rentrant à l’improviste dans mon bureau privé, j’ai surpris sa fille Sloane, que son père pousse dans ton entourage depuis des mois, en train de photographier mes registres comptables confidentiels. Cette famille est un nid de scorpions venimeux.
J’ai prévenu les procureurs fédéraux et je me rends à leur quartier général. Si un malheur m’arrive sur la route, sache que ce ne sera pas le hasard. Ne cherche pas la vengeance aveugle, Cole. Utilise la loi. Utilise la vérité. Elle est notre seule véritable armure. Protège ta grand-mère, et souviens-toi toujours de ce que disait ton grand-père Thomas : une fortune bâtie sur l’écrasement des humbles n’est qu’un tas de cendres qui attend l’étincelle.
Je t’aime plus que ma propre existence. Sois digne de ceux qui t’ont précédé.
Ta mère, Clara. »
Une larme solitaire roula sur la joue de Cole, venant s’écraser sur le papier ancien. La douleur qui l’avait rongé pendant dix ans, ce poison du doute et du deuil inachevé, se métamorphosait sous ses yeux en une détermination implacable. Il composa le code inscrit sur le revers de la lettre : 1-9-8-5, l’année de sa propre naissance.
Le couvercle du coffret s’ouvrit avec un claquement sec. À l’intérieur reposaient deux disques durs externes blindés, trois carnets d’adresses cryptés et une pile de contrats originaux paraphés de la main même de Richard Whitmore, stipulant la liquidation programmée des actifs des Mercer.
« La justice », souffla Lily, la voix brisée par l’émotion. « Mon père n’a pas souffert pour rien. »
Soudain, une détonation sourde retentit à l’extérieur de la nef, déchirant la nuit pluvieuse, suivie immédiatement par le crépitement sec d’un tir de riposte automatique.
« Monsieur Mercer ! À terre ! » hurla la voix de Marcus à travers la radio de bord que Cole portait à la ceinture. « Deux berlines non identifiées viennent de forcer le barrage à l’orée du bois ! Ce ne sont pas des policiers ! Des mercenaires armés débarquent dans la clairière ! »
Cole ne perdit pas un dixième de seconde. Il referma le coffre d’acier, le cala sous son bras gauche et saisit Lily par le poignet avec sa main droite, la tirant vivement derrière le massif d’autel en marbre juste au moment où une volée de plombs et de balles de gros calibre venait pulvériser les colonnades supérieures de la chapelle. Les éclats de pierre et de mortier pleuvèrent sur eux dans un nuage de poussière suffocante.
« Restez collée au sol, ne bougez sous aucun prétexte ! » lui intima Cole en armant le pistolet automatique qu’il avait glissé dans son ceinturon avant de quitter le manoir.
Par la brèche béante du portail, trois silhouettes massives vêtues de vestes tactiques noires s’avancèrent sous la pluie battante, leurs fusils d’assaut pointés en avant, balayant les travées de faisceaux laser vertigineux. Derrière eux, une quatrième silhouette émergea de l’ombre, boitant légèrement mais avançant avec une rage maniaque : Richard Whitmore.
L’homme d’affaires avait visiblement réussi à fausser compagnie à la garde du manoir, aidé par des complicités internes qu’il entretenait de longue date. Ses vêtements de soirée étaient couverts de boue, son visage déformé par une démence haineuse, un revolver de fort calibre serré dans sa paume gantée.