« Docteur Evans », appela Cole en s’adressant au médecin de famille présent parmi les convives. « Montez dans mes appartements avec votre mallette chirurgicale. Cette jeune femme a besoin de soins immédiats. »
Puis il se tourna vers sa grand-mère.
Evelyn Mercer s’était approchée de la cheminée où le portrait à l’huile de son défunt époux trônait au-dessus du manteau de marbre noir. La vieille dame ne pleurait pas. Son visage ridé portait les stigmates d’une longue vie de combats, mais dans ses prunelles brûlait le feu indomptable de la justice enfin retrouvée.
« Emmène la voiture tout-terrain, mon garçon », dit simplement la grand-mère sans se retourner. « La nuit va être orageuse sur Blackwood Ridge. Et ne reviens pas sans les vérités que ma fille a laissées dans cette chapelle. »
« Je pars avec vous », intervint une voix tremblante mais décidée.
Lily s’était redressée. Malgré sa pâleur mortelle et la coupure cuisante qui lui zébrait la main, elle refusait de reculer.
« Mon père m’a fait promettre d’être présente lorsque la boîte serait ouverte », poursuivit-elle, les yeux embués mais résolus. « Il m’a dit : “Si la lumière doit se faire, Lily, veille à ce qu’aucun Mercer ne puisse dire que nous avons inventé un seul mot.” Je viens avec vous, monsieur Mercer. »
Cole croisa le regard de cette femme qu’il avait croisée des centaines de matins sans jamais la voir. Il comprit alors que le véritable courage ne s’achetait pas avec des portefeuilles d’actions ni ne s’exhibait dans des robes de haute couture.
« Montez vous faire soigner la main, Lily », dit-il doucement. « Vous avez vingt minutes. Ensuite, nous prenons la route. »
À minuit passé de quarante minutes, un 4×4 blindé aux vitres teintées franchissait les lourdes grilles en fer forgé du domaine Mercer, s’enfonçant dans les ténèbres des routes secondaires du comté de Berkshire. À l’arrière, Marcus et deux agents d’intervention d’élite lourdement équipés vérifiaient leurs armes automatiques à impulsions discrètes. À l’avant, Cole tenait le volant avec une poigne d’acier, tandis que Lily, dont la main reposait sous un bandage blanc stérile, scrutait les arbres tordus par le vent qui s’engouffrait sur les flancs des collines.
La pluie avait commencé à fouetter le pare-brise par rafales épaisses et furieuses, réveillant chez Cole le souvenir hanté de cette nuit maudite où sa vie avait basculé. Dix ans plus tôt, les mêmes trombes d’eau avaient noyé la route de Devil’s Creek.
« Pourquoi votre père n’a-t-il pas parlé plus tôt, Lily ? » demanda Cole, rompant le silence pesant que troublait seulement le battement monotone des essuie-glaces. « S’il avait les preuves d’un sabotage, pourquoi avoir attendu une décennie ? »
Lily serra les pans de la veste de Cole autour de ses épaules, respirant le parfum de bois de cèdre et de bergamote qui s’en dégageait.
« Parce que vous étiez un adolescent sans défense face à une meute de loups, monsieur Mercer », répondit-elle d’une voix sourde. « Trois jours après la mort de votre mère, deux hommes armés sont entrés dans notre maison de banlieue en plein milieu de la nuit. Ils ont saccagé le salon, retourné les matelas et pointé un pistolet sur la tempe de ma petite sœur, qui n’avait que six ans à l’époque. Ils ont dit à mon père : “Si tu répètes un seul mot sur les freins ou sur les dernières paroles de Clara Mercer, nous reviendrons, et cette petite fille disparaîtra dans une rivière.” »
Cole serra les dents si fort qu’un muscle tressaillit violemment sur sa tempe.
« Mon père a détruit ses copies de rapports », continua Lily dans un souffle brisé. « Il s’est laissé radier sans se défendre. Il s’est résigné à faire des petits boulots de magasinier pour nous nourrir. Il s’est laissé mourir à petit feu de chagrin et d’injustice. Mais la clé… la clé, il n’a jamais pu s’y résoudre. Il l’avait cachée dans le double fond de la boîte à outils de secours de notre vieux pick-up. Il m’a dit que tant que cette clé existerait, l’âme de Clara Mercer n’aurait pas été entièrement effacée de ce monde. »
Le véhicule quitta soudain la route goudronnée pour s’engager sur un chemin forestier envahi de ronces et d’ornières boueuses. Les branches basses des chênes et des bouleaux griffaient la carrosserie avec des crissements sinistres. Après trois kilomètres d’une montée périlleuse au flanc de la gorge, les phares du véhicule balayèrent enfin une clairière lugubre cernée de pins centenaires.
Au centre de l’esplanade abandonnée se dressaient les ruines de la chapelle de Sainte-Claire. L’édifice de style néo-gothique, bâti en blocs de granit sombre au début du vingtième siècle, avait perdu son toit lors des tempêtes hivernales passées. Ses vitraux éventrés laissaient passer le vent nocturne, et de la mousse épaisse dévorait les dalles de l’escalier d’accès.
Cole coupa le moteur. L’obscurité totale se referma sur eux comme un linceul.
« Marcus, restez en couverture à l’orée du bois avec Bennett », ordonna Cole en détachant sa ceinture. « Gardez les yeux ouverts. Les Whitmore avaient des complices au sein de la police locale à l’époque ; je ne serais pas surpris qu’une alerte ait été lancée avant qu’on ne leur retire leurs téléphones. Si un véhicule approche, neutralisez-le. »
« Bien reçu, monsieur Mercer », répondit l’officier de sécurité en descendant dans la boue avec son fusil d’assaut.
Cole ouvrit la portière du passager pour aider Lily à descendre, guidant ses pas à la lueur d’une puissante torche tactique. Ensemble, ils franchirent le porche de pierre dont la lourde porte de chêne pourrissait sur ses gonds de fer forgé.
À l’intérieur, l’atmosphère sentait la terre détrempée, la pierre froide et le pin moisi. L’allée centrale de la nef menait à un chœur surélevé de trois marches. Au centre, un autel de marbre blanc, miraculeusement préservé de l’effondrement des voûtes, se dressait face aux éléments.