— Viens, mon grand, dit Madeleine d’une voix incroyablement posée à l’adresse d’Hugo. Nous allons monter dans ta chambre. Tu vas mettre un dessin animé pour ta sœur.
— Maman, intervint Julien avec douceur. Tu n’as pas à t’occuper de cela maintenant. Reste assise.
Madeleine posa sur son fils un regard d’une profondeur infinie, empreint d’une autorité maternelle que ni l’argent ni les titres de président ne sauraient effacer.
— Ces enfants n’ont rien à faire au milieu de ce champ de ruines, Julien. Tu régleras ce que tu as à régler. Moi, je veille sur ce qui compte.
Elle quitta la pièce sans un mot de plus, sans un regard pour Camille, emmenant avec elle les deux enfants. Ses pas réguliers résonnèrent sur les marches de chêne du grand escalier, s’éloignant peu à peu de la tempête.
Dans la salle à manger, l’atmosphère devint irrespirable. Les deux amis de longue date du couple, un chirurgien et son épouse, se levèrent d’un même mouvement, la gêne peinte sur leurs visages pâles.
— Julien… nous allons vous laisser, murmura le praticien en cherchant des yeux son manteau. Ce n’est pas notre place.
— Merci d’être venus, Pierre, répondit Julien sans les regarder, les yeux toujours rivés sur les Beaumont. Pardonnez-nous pour cette soirée. Je vous contacterai dans la semaine.
Les invités s’éclipsèrent dans un froissement discret d’étoffes, refermant doucement la lourde porte d’entrée derrière eux. Il ne restait plus que les protagonistes du drame : Julien, Camille, et le clan Beaumont.
Julien referma le dossier bleu d’un coup sec. Le claquement fit sursauter la mère de Camille, qui jusqu’ici s’était murée dans un mutisme total, les yeux rivés sur ses bagues serties de diamants.
— Voici comment les choses vont se passer, annonça Julien avec une clarté administrative qui ne laissait place à aucune négociation. Maître Vasseur, l’avocat du groupe et de la holding, est déjà en possession d’une copie intégrale de ce dossier, assortie des relevés de comptes, des fausses factures et des adresses IP d’émission des ordres de virement.
Philippe Beaumont tenta une dernière manœuvre, redressant péniblement ses épaules.
— Tu te détruis toi-même, Julien ! pensa-t-il bon de menacer d’une voix rauque. Si cette affaire sort, le cours de l’entreprise va plonger. Les banques vont paniquer, tes partenaires commerciaux vont résilier leurs contrats. Tu vas ruiner le nom des Delorme pour une querelle d’ego !
— Le nom des Delorme a été bâti par mon père dans un hangar glacial de Gennevilliers avec deux camionnettes d’occasion, répliqua Julien avec une férocité contenue. Il ne s’effondrera pas à cause des malversations d’un gendre et d’une belle-famille aux abois. Quant à la panique financière, rassure-toi : Delorme Logistique n’est pas cotée en bourse. C’est une société patrimoniale détenue par la holding de ma mère. Le seul cours qui va s’effondrer ce soir, Philippe, c’est celui de votre train de vie.
Il pointa un doigt accusateur vers le patriarche des Beaumont.
— Demain matin, à la première heure, vous recevrez une mise en demeure de rembourser l’intégralité des huit cent quarante mille euros perçus indûment par vos trois entités fictives. Vous avez soixante-douze heures pour vous exécuter par virement certifié. Si un seul centime manque à l’appel, une plainte pour abus de biens sociaux, faux et usage de faux, recel et escroquerie en bande organisée sera déposée sur le bureau du procureur de la République de Nanterre. Et je vous garantis que mon service juridique ne demandera aucune transaction amiable.
Philippe devint livide. Il savait pertinemment que cet argent s’était déjà évaporé dans le train de vie fastueux de son propre ménage, les leasings de voitures de sport, les vacances aux Bahamas et les dettes de jeu de Maxime. Rembourser une telle somme en trois jours relevait de l’impossibilité matérielle sans liquider en urgence la totalité de leurs biens immobiliers personnels.
— Julien… je t’en supplie, sanglota Camille en tombant à genoux sur le parquet, ruinant définitivement la traîne de sa robe de couturier. C’est moi ta femme. On a construit tout ça ensemble. Tu ne peux pas me jeter comme ça, pas après huit ans ! Pense à Léa ! Pense à Hugo ! Tu veux détruire leur famille ?
Julien la contempla du haut de sa stature. La voir ainsi, brisée, suppliante, prosternée sur ce sol qu’elle croyait dominer un quart d’heure plus tôt, ne lui procura aucun sentiment de triomphe. Seulement un immense dégoût, teinté d’une tristesse infinie pour les années d’aveuglement qu’il venait de traverser.
— Notre famille, Camille, tu l’as détruite toute seule, méthodiquement, jour après jour, en instillant ton mépris et ton venin dans chaque recoin de cette maison. Tu as cru que la réussite consistait à humilier ceux qui n’avaient pas eu ta chance. Tu as traité ma mère comme une servante parce qu’elle n’avait pas ton vernis aristocratique. Et ce soir, tu l’as frappée pour masquer ta propre forfaiture.
Il s’écarta de son étreinte lorsqu’elle tenta de lui saisir le bas du pantalon.
— La procédure de divorce pour faute sera initiée dès lundi. Tu as quarante-huit heures pour faire tes valises et quitter cette propriété. Cette villa appartient à la société civile de Madeleine. Elle est chez elle. Toi, tu n’es plus rien ici.
Il se tourna vers Philippe, sa femme et Maxime.
— Prenez vos manteaux. Sortez de cette maison immédiatement. Si dans dix minutes vous êtes encore sur cette propriété, je fais intervenir le service de sécurité du domaine et les forces de l’ordre pour violation de domicile.
Le frère de Camille fut le premier à se lever, pressé de fuir ce désastre. Philippe aida sa femme à se redresser, le regard fuyant, vaincu, incapable de soutenir le regard d’acier de son gendre. Ils gagnèrent le vestibule dans un silence de sépulcre, laissant Camille seule sur le sol froid de la salle à manger.
Julien ne lui accorda pas un second regard. Il quitta la pièce à grands pas et monta l’escalier à la recherche des siens.