Camille restait les yeux rivés sur les relevés bancaires éparpillés entre les coupes de cristal et les miettes de pain de seigle. Sa respiration était devenue un sifflement court, erratique. Les chiffres ne mentaient pas. Imprimés à l’encre noire sur le papier à en-tête des banques d’affaires, ils portaient des dates précises, des numéros de virements irréfutables et, au bas de chaque ordre de transfert, une signature électronique dont la clé de sécurité était rattachée à son propre terminal personnel.
Philippe Beaumont posa ses deux mains à plat sur la nappe immaculée. L’homme d’affaires respecté, le notable de Neuilly au port altier et aux costumes sur mesure semblait tout à coup avoir rétréci de dix centimètres. Ses phalanges blanchissaient sous la pression.
— Julien, murmura Philippe d’une voix sourde, presque suppliante. Ne faisons pas d’esclandre ce soir. Pas devant les enfants. Pas un soir de Noël. C’est un malentendu comptable. Mon cabinet a simplement fourni des prestations d’audit stratégique pour l’expansion de votre filiale au Havre. Tout est justifiable. Chaque facture correspond à un travail réel.
Julien ne cilla même pas. Ses traits étaient sculptés dans un marbre froid que personne, pas même sa mère, ne lui connaissait.
— Des audits stratégiques, Philippe ? Vraiment ? demanda Julien sans élever la voix. Deux feuillets Word de synthèse copiés-collés d’une brochure publique de la chambre de commerce pour une facture de cent soixante-quinze mille euros ? Et la société de ton fils Maxime ? Quel était son rôle ? Une veille médiatique sur les réseaux sociaux facturée quarante mille euros par trimestre sur un compte domicilié au Luxembourg ?
Maxime, le frère de Camille, enfonça un peu plus sa tête entre ses épaules. Son téléphone, qu’il tenait encore quelques minutes plus tôt avec une arrogance insolente, reposait désormais sur ses genoux, l’écran éteint. Il n’osa pas prononcer un traître mot.
— Tu nous espionnais, lâcha Camille en relevant brusquement la tête.
Ses yeux brillaient d’une lueur fébrile, un mélange toxique de terreur et de rage blessée. Une mèche brune s’était détachée de son chignon impeccable, retombant sur sa tempe humide de sueur.
— Tu fouillais mes comptes ? Tu faisais surveiller ma famille ? Depuis combien de temps, Julien ? Depuis combien de temps tu prépares ce guet-apens ? Tu attends ce soir, devant nos amis, devant mes parents, pour nous tendre un piège ? C’est ça ton courage ?
Julien eut un demi-sourire amer, dénué de la moindre gaieté.
— Je n’ai rien espionné du tout, Camille. C’est le commissaire aux comptes de la holding qui m’a alerté il y a six semaines lors de la clôture préparatoire. Une anomalie sur les lignes budgétaires du mécénat et des fondations. Il m’a demandé si j’avais validé ces conventions réglementées. Je n’étais au courant de rien. Alors, j’ai voulu comprendre. J’ai mandaté un cabinet d’expertise indépendant. Et plus ils creusaient, plus le gouffre s’élargissait.
Il fit un pas de plus vers elle, s’arrêtant juste au bord de la table.
— Et malgré cela, malgré les preuves que j’avais sous les yeux depuis trois semaines, j’ai hésité. Je me disais que tu avais peut-être été manipulée par ton père. Que ton frère avait des dettes et que tu avais voulu l’aider maladroitement. J’étais prêt, figure-toi, à régler cette affaire entre quatre yeux, dans le bureau d’un avocat, sans bruit, pour préserver Hugo et Léa. J’étais prêt à te laisser une porte de sortie digne. Mais ce soir…
Julien tourna lentement les yeux vers Madeleine. La trace rouge sur la joue de la sexagénaire commençait à virer au pourpre sous la lumière crue du lustre.
— Ce soir, tu as montré qui tu étais vraiment. Une femme prête à piétiner la dignité d’une mère qui s’est saignée aux quatre veines toute sa vie, simplement parce que ses mains sentent la cuisine et que son manteau n’a pas coûté le prix d’une berline. Tu as frappé ma mère, Camille. Dans cette maison qui ne t’appartient pas. Devant mes enfants.
— C’est un accident ! cria Camille, la voix brisée par l’hystérie. Elle m’a poussée à bout ! Elle passe son temps à me juger avec ses silences, avec ses regards condescendants, avec son fichu plat de pauvre qu’elle impose sur ma table ! Elle voulait me salir ! Elle a fait exprès de me renverser cette sauce dessus !
Un sanglot rauque déchira la pièce. Léa pleurait à chaudes larmes, le visage enfoui contre le torse de son grand frère. Hugo, les mâchoires serrées et le regard sombre malgré ses douze ans, entourait sa petite sœur de ses bras protecteurs. Il ne regardait pas son père. Il ne regardait pas sa grand-mère. Il fixait sa mère avec une expression de dégoût si pure, si limpide, qu’elle frappa Camille comme un coup de poignard en plein cœur.
— Hugo… mon chéri…, balbutia Camille en tendant une main tremblante vers son fils.
L’enfant recula sur sa chaise, s’éloignant de son contact comme si elle était contagieuse.
— Ne m’approche pas, dit-il d’une voix sourde. Tu as tapé Mamie. Tu es méchante.
Ce fut cette phrase, bien plus que les millions d’euros ou les menaces juridiques, qui brisa l’armure de Camille. Elle chancela, manquant de perdre l’équilibre sur ses talons aiguilles, et dut s’agripper au dossier de son siège pour ne pas s’effondrer.
Madeleine se leva alors.
Son geste ne trahissait aucune précipitation. Malgré la brûlure sur son visage, malgré l’affront sauvage qu’elle venait de subir, elle conservait cette tenue altière des femmes qui ont traversé les deuils, le labeur et la faim sans jamais courber l’échine. Elle lissa d’un geste machinal le tissu de sa jupe plissée, puis contourna la table pour rejoindre ses petits-enfants.
Elle posa une main douce sur la nuque d’Hugo, puis souleva délicatement Léa dans ses bras. La petite fille s’agrippa au cou de sa grand-mère en sanglotant, respirant l’odeur familière d’eau de lavande et de beurre chaud qui émanait d’elle.