« La plaie s’est rouverte sous la tension », annonça le secouriste au brigadier. « Son rythme cardiaque est à cent quarante, la tension chute à neuf. Il y a un risque sérieux d’hémorragie secondaire. Il faut la transporter à l’hôpital de toute urgence. »

« Léo… » murmurai-je, la vue se brouillant sous l’effet de la panique et de la souffrance.

Il se pencha immédiatement sur moi, ignorant royalement les cris de sa mère que les policiers étaient en train de contraindre au sol pour lui passer les menottes.

« Je suis là, mon amour. Je viens avec toi. Tu ne seras plus jamais seule », murmura-t-il en embrassant mon front brûlant.

« Vous ne pouvez pas me toucher ! Je suis chez mon fils ! Léo, dis-leur ! Ordonne-leur de me lâcher ! Chloé, fais quelque chose ! » éructait Agnès, dont le visage n’était plus qu’un masque de haine pure alors qu’un policier lui verrouillait les poignets derrière le dos. « Tu me le paieras, Emily ! Petite garce stérile ! Tu as tout détruit ! Tu as détruit ma famille ! »

Le brigadier resserra la prise avec une fermeté froide. « Fermez-la, madame. Tout ce que vous direz sera consigné. Vous êtes en état d’arrestation pour violences aggravées avec arme. »

Les pompiers m’installèrent rapidement sur un brancard pliable. Alors qu’ils me faisaient franchir le seuil de la maison, mes yeux croisèrent ceux de Chloé. La jeune femme était plaquée contre le mur du salon par un agent, sanglotant de terreur, les cheveux défaits, observant l’effondrement définitif du train de vie doré et parasitaire qu’elle croyait acquis pour l’éternité. Pour la première fois depuis trois ans, elle n’avait plus aucun pouvoir. Elle n’était plus rien d’autre qu’une suspecte dans un crime ignoble.

Dans l’ambulance, Léo tint ma main avec une force désespérée tout au long du trajet, les yeux rivés sur mon visage blafard. Il ne prononça pas un mot, mais ses mâchoires serrées et les larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues parlaient pour lui. Un abîme venait de s’ouvrir dans sa vie, mais au fond de ce désastre, une détermination nouvelle et inébranlable venait de naître.

Le retour à l’hôpital fut un cauchemar de lumières blanches, de voix d’urgence et d’aiguilles plantées dans mes veines. Heureusement, l’intervention rapide des médecins permit de juguler l’hémorragie locale avant que les dégâts internes ne s’aggravent. On me replaça sous surveillance étroite, branchée à des moniteurs cardiaques, le bas-ventre de nouveau solidement comprimé et pansé.

Cette fois, la chambre n’était pas vide.

Léo était assis sur la chaise à côté de mon lit. Il n’avait ni dormi, ni mangé, ni desserré sa cravate. Pendant les douze heures qui suivirent mon admission, il ne quitta la pièce que pour répondre aux convocations du commissariat et aux appels impératifs de son avocat.

Vers le milieu de la matinée suivante, le sédatif commença à se dissiper. J’ouvris péniblement les yeux. La lumière douce du matin filtrait à travers les stores de la chambre d’hôpital, éclairant les traits tirés de mon mari. Ses yeux étaient rouges, mais son regard était d’une lucidité absolue.

« Emily », souffla-t-il dès qu’il vit mes cils bouger. Il se leva et s’approcha, posant sa paume tiède sur ma joue. « Comment te sens-tu ? Dis-moi ce dont tu as besoin. »

« Ça va… un peu mieux », murmurai-je, la gorge sèche. « Les médicaments font effet. »

Il m’aida à boire une gorgée d’eau fraîche à la paille avec des gestes d’une infinie précaution, comme s’il craignait que je ne me brise au moindre contact. Puis, il s’assit à nouveau, baissant la tête entre ses mains pendant un long moment. Ses épaules furent secouées d’un frémissement silencieux.

« Pardonne-moi », dit-il, la voix étouffée par un sanglot qu’il réprimait depuis des heures. « Pardonne-moi, Emily. J’ai été aveugle. Tellement aveugle que j’ai failli te faire tuer. »

Je posai lentement ma main sur la sienne. « Léo… tu ne savais pas. Elles jouaient si bien la comédie quand tu étais là. »

« Ce n’est pas une excuse ! » s’emporta-t-il contre lui-même, relevant les yeux, pleins d’un remords dévorant. « J’aurais dû voir ! J’aurais dû comprendre pourquoi tu paraissais si épuisée à chacun de mes retours. J’aurais dû remarquer tes silences, ta perte de poids, la façon dont tu baissais les yeux chaque fois que ma mère faisait une remarque acide sous couvert d’humour. J’ai préféré me complaire dans l’illusion confortable d’une famille unie, parce que j’avais honte du passé, parce que je me sentais coupable de réussir là où mon père avait échoué. Et pour nourrir cette lâcheté, je t’ai jetée dans la fosse aux lions. »

« Tu es rentré », lui dis-je doucement. « Tu as vu la vérité. C’est tout ce qui compte. »

« Non, ce n’est pas tout ce qui compte », répondit-il, sa voix se durcissant imperceptiblement. « Ce qui compte maintenant, c’est que la justice passe, et que personne ne puisse plus jamais t’infliger la moindre souffrance. »

Il sortit un dossier épais de sa serviette posée au sol.

« Pendant que tu dormais, j’ai passé trois heures au commissariat central avec Me Vasseur, mon avocat personnel. J’ai également fait venir un huissier de justice à la maison sous escorte policière. »

Je le regardai avec étonnement. « Un huissier ? Pourquoi faire ? »

Léo esquissa un sourire froid, dépourvu de la moindre chaleur. « Pour constater l’état des lieux, faire poser des scellés sur les pièces à conviction, et surtout… récupérer les enregistrements des caméras du système de sécurité. »

Mon souffle se coupa un instant. « Les caméras ? Mais il n’y a pas de caméras à l’intérieur de la maison. »