« Tu as osé me menacer avec la police, continua Lucas. Tu as osé me dire que je serais chassé d’ici. Mais si cette maison brûle cette nuit… un tragique court-circuit causé par une installation vétuste, après le décès tragique de mon frère l’année dernière… qui héritera de Carter Bloodstock ? Qui touchera les dernières indemnités de succession ? Le dernier des Carter en vie. Moi. »
« Tu es un monstre, Lucas, » cracha Everett, la voix brisée par le mépris le plus absolu. « Tu ne réussiras jamais. Les experts du feu découvriront l’accélérant. Tu finiras sur la chaise électrique de l’État d’Eddyville. »
« Pas si la grange brûle en même temps. Pas si Ranger périt dans les flammes avec la médaille numéro dix-sept autour du cou, et que l’on retrouve mon vieux père et son petit-fils piégés par la fumée dans leur sommeil. Les tragédies de ce genre arrivent tous les hivers dans les fermes isolées. »
Lucas dévissa le bouchon du bidon. L’essence commença à se déverser sur les lattes de chêne ciré, le liquide sombre glougloutant avec un son obscène dans la cuisine silencieuse.
« Cours, Ethan ! » hurla soudain Everett.
Rassemblant ce qui lui restait de forces vitales, le vieil homme de quatre-vingts ans se jeta en avant, tête la première, percutant les genoux de son fils comme un joueur de rugby à bout de souffle.
Lucas jura violemment, perdant l’équilibre et lâchant le bidon qui roula au sol en déversant son contenu inflammable en une nappe luisante. La barre à mine s’échappa de ses mains et tomba dans un vacarme assourdissant.
« Ethan, saute par la fenêtre de la buanderie ! Fuis vers la route principale ! » criait Everett, s’accrochant aux jambes de son fils avec la force du désespoir, ses ongles s’enfonçant à travers la toile de travail.
« Lâche-moi, vieux fou ! » éructa Lucas en abattant son poing lourdement sur l’épaule de son père.
Ethan ne réfléchit pas. La terreur qui le paralysait venait de se transformer en une décharge d’adrénaline pure. Il vit la porte entrouverte de la buanderie menant au perron latéral. Mais au lieu de fuir, son regard d’enfant tomba sur le poêle à bois d’appoint de la cuisine, dont la porte de fonte laissait entrevoir des braises rougeoyantes, et sur la lourde poêle en fonte de fonte posée sur la cuisinière par Martha.
L’enfant ne mesurait pas sa faiblesse face à un adulte. Guidé par le souvenir de son père Michael, qui lui répétait toujours que le courage n’est pas l’absence de peur mais le refus de céder aux brutes, Ethan attrapa le manche de la poêle à deux mains.
D’un cri strident, animal, il s’élança et frappa de toutes ses forces contre le genou blessé de Lucas.
Le métal lourd percuta l’articulation avec un craquement mat. Lucas poussa un hurlement de douleur authentique, vacilla et s’effondra en arrière, heurtant l’arête du buffet de plein fouet. Des assiettes de faïence s’écrasèrent sur le sol en un millier d’éclats tranchants.
« Maintenant, cours ! » supplia Everett, le visage baigné de sueur et de larmes, incapable de se relever. « Ne te retourne pas, Ethan ! Pour l’amour de Dieu, sauve-toi ! »
Cette fois, Ethan obéit. Comprenant qu’il était la seule chance de survie de son grand-père et de Martha, il s’engouffra dans la buanderie, déverrouilla la porte de service d’un coup d’épaule frénétique et plongea dans la nuit glaciale.
Le froid le saisit instantanément à la gorge. Il n’avait ni manteau, ni gants, seulement ses bottines boueuses et son pull en laine usé. Le vent d’ouest s’était levé, mugissant à travers les grands chênes centenaires qui bordaient l’allée principale.
Derrière lui, dans la maison, un bruit terrifiant déchira l’air : le sifflement soudain et le grondement sourd d’une explosion étouffée. Une lueur orange, vive, dévastatrice, illumina brutalement les fenêtres du rez-de-chaussée. Dans sa chute, Lucas avait-il renversé une lampe, ou mis le feu délibérément pour masquer son forfait ? Les flammes léchaient déjà les rideaux de la cuisine, projetant des ombres dansantes et monstrueuses contre la façade blanche de la bâtisse historique.
« Papi ! » sanglota Ethan, s’arrêtant un instant au milieu de la cour.
Mais de la grange ouest s’éleva un autre cri.
Un hennissement féroce, puissant, qui n’avait rien de la soumission d’un cheval domestique. Ranger avait réussi à briser le reste de sa porte de box. L’animal apparut à la sortie de la grange, la crinière au vent, les naseaux fumants dans l’air gelé, les yeux exorbités par la vue du feu et l’odeur de la fumée qui commençait à envahir la vallée.
Le hongre, ce champion déchu nommé Storm Sovereign, tourna en rond dans la cour de terre battue, hésitant, terrifié par l’élément destructeur.
Ethan savait que la route départementale était à près de trois kilomètres à travers les bois et les collines escarpées. Jamais ses petites jambes ne l’y porteraient à temps à pied avant que le froid ne le paralyse ou que Lucas, s’il s’extrayait du brasier, ne le rattrape en camionnette.
Il n’y avait qu’une seule issue. Une folie que nul n’aurait osé tenter.
« Ranger ! » appela Ethan d’une voix claire, surmontant le sifflement du vent. « Ranger, viens ici ! »
Le cheval s’arrêta net. Ses oreilles pointèrent vers la petite silhouette solitaire debout sous la lune. L’animal souffla longuement, reconnaissant l’odeur de l’enfant, cette même odeur de savon de marseille et de foin qu’avait Michael, l’homme qui l’avait pansé, nourri et protégé pendant dix ans dans le secret le plus absolu.
Ranger trotta vers le garçon, baissant sa lourde tête encornée. Ethan ne perdit pas une seconde. Il agrippa la crinière épaisse, posa son pied gauche sur le muret d’abreuvoir et, dans un élan de pure survie dicté par les leçons d’équitation que son père lui avait prodiguées dès l’âge de quatre ans, se hissa sur le dos nu du pur-sang.