« Jamais, » répondit Everett, dont le visage n’était plus que fureur blanche. « Tu as tué ton propre frère, Lucas. Tu as tué Michael pour de l’argent et de la lâcheté. Tu ne toucheras plus jamais à cette terre. »
Le vieil homme fit volte-face pour sortir de la grange, mais à quatre-vingts ans, ses articulations grinçaient cruellement. D’un mouvement vif, presque prédateur, Lucas franchit la distance qui les séparait. Sa main gantée agrippa le revers du manteau de son père.
Everett tenta de lever sa canne pour frapper, mais Lucas le déséquilibra sans ménagement. Le vieillard heurta lourdement les planches de chêne du box, poussant un gémissement étouffé tandis que sa canne roulait dans le foin.
« Je ne te laisserai pas tout détruire par vanité morale, vieil homme ! » cracha Lucas en plongeant la main dans la poche du manteau pour en extirper le médaillon de bronze.
Dans le box, Ranger réagit à la violence. L’étalon jadis fougueux, dont l’instinct guerrier n’avait été qu’endormi par les années de domesticité, hennit furieusement. Ses sabots claquèrent contre la porte en bois massif avec la force d’un bélier. Le loquet en acier, rouillé par des décennies d’humidité, plia sous le choc.
Lucas, le regard rivé sur la médaille qu’il tenait enfin entre ses doigts, n’eut pas le temps de voir la seconde ruade. Le battant supérieur de la porte céda dans un craquement sinistre. L’encolure massive du cheval jaillit, le museau écumant, et heurta Lucas de plein fouet à l’épaule, projetant l’homme contre le mur d’en face.
Everett, rampant sur les genoux malgré la douleur cuisante dans sa hanche, profita de ces quelques secondes de stupeur pour se hisser contre un montant et fuir hors de la grange, titubant dans la pénombre du crépuscule.
« Lucas ! » cria le vieil homme au vent glacé. « La vérité sortira ! Même si je dois mourir ce soir, le monde saura ce que tu as fait ! »
Dans la grande demeure familiale, Ethan était perché sur le tabouret de la cuisine, les yeux rivés sur la fenêtre dont les rideaux étaient tirés. Martha, la vieille gouvernante qui avait vu naître les deux fils Carter, préparait un chocolat chaud d’une main distraite, le visage soucieux.
« Ton grand-père est trop vieux pour courir la grange par ce froid, marmonnait-elle. Qu’est-ce qui le retient encore là-bas avec ce vaurien de Lucas ? »
Soudain, la porte d’entrée de la cuisine vola en éclats. Everett trébucha à l’intérieur, haletant, son manteau couvert de paille, le visage cireux.
« Papi ! » hurla Ethan en sautant à terre.
« Martha… ferme le verrou. Prends le fusil dans le bureau de Michael, » ordonna le vieil homme en s’effondrant sur une chaise en bois, luttant pour reprendre son souffle. « Lucas a perdu la raison. Il est… il est dangereux. »
Martha devint plus pâle que son tablier. « Everett, qu’est-ce que tu racontes ? Ton propre fils… »
« Fais ce que je te dis ! » rugit Everett d’une voix qui fit trembler les tasses en porcelaine sur la crédence. « Et appelle le shérif Miller ! Dis-lui de venir avec des renforts à la plantation Carter ! Pas de questions, Martha, cours ! »
La vieille femme, secouée par la terreur brute qui émanait du patriarche, ne demanda pas son reste. Elle se précipita vers le couloir menant au bureau et au téléphone fixe du rez-de-chaussée.
Ethan s’agenouilla près de son grand-père, saisissant ses mains glacées. « Papi, c’est ma faute… Si je n’avais pas été dans le box… si je n’avais pas ramassé ce truc par terre… »
« Non, mon garçon, » murmura Everett en posant une main tremblante sur la tête bouclée de l’enfant. Des larmes silencieuses coulaient désormais sur ses joues burinées. « Tu as fait ce que ton père aurait voulu. Tu as levé le voile. Ton père… Michael… il était le meilleur d’entre nous. Il n’a jamais supporté le mensonge. Et Lucas… Lucas n’a jamais aimé que le pouvoir et l’argent que ce domaine représentait. »
Un bruit sourd résonna soudain depuis le sous-sol, suivi d’un claquement sinistre : les plombs sautèrent. D’un coup, toute la maison fut plongée dans une obscurité d’encre, trouée seulement par la lueur blafarde de la lune qui filtrait à travers les carreaux.
Le silence retomba, épais, mortel.
« Il a coupé le disjoncteur général à l’extérieur, » murmura Everett, son regard se durcissant dans l’ombre. « Martha ? Martha, tu as le combiné ? »
Aucune réponse ne vint du couloir. Seul le bruit de pas lents, mesurés, foulant le parquet du salon se fit entendre. Le plancher grinça. Un craquement familier, lourd, implacable.
Lucas entra dans la cuisine.
La lumière lunaire dessinait sa silhouette massive dans l’embrasure de la porte. Dans sa main droite, il ne tenait pas une arme à feu, mais une barre à mine en fer forgé, maculée de boue. Dans sa main gauche, un bidon d’essence d’appoint, dont l’odeur âcre commença aussitôt à saturer l’atmosphère de la pièce.
« Miller ne viendra pas, Père, » dit Lucas d’une voix atrocement calme, dépourvue de toute humanité. « La ligne téléphonique aérienne est coupée depuis dix minutes. Et le portable ne passe pas dans cette cuvette avant les antennes du village, tu le sais parfaitement. »
« Où est Martha ? » demanda Everett, s’efforçant de garder une voix stable tandis qu’il poussait discrètement Ethan derrière ses jambes défaillantes.
« Elle est enfermée dans le cellier. Elle n’a rien, pour l’instant. Mais tout cela doit cesser ce soir. » Lucas posa le bidon d’essence sur la table en chêne avec un bruit métallique résonnant. « Tu vois, Père, j’ai réfléchi pendant tout le trajet entre la grange et la maison. Pourquoi s’arrêter à un cheval ? Pourquoi vivre dans la peur constante d’une dénonciation, d’une fouille, d’un héritage qui de toute façon irait à ce bâtard de Michael ? »
Ses yeux de braise se fixèrent sur Ethan, terrifié dans l’ombre.