Tous les regards se tournèrent vers moi. Sophie Miller, vingt-six ans, simple domestique en uniforme noir à col blanc, tenant encore un plateau d’argent tremblant entre ses doigts. Je savais que m’immiscer dans les affaires du chef de la pègre pouvait me coûter la vie, m’effacer de la surface de la terre en un clin d’œil et condamner mon frère handicapé à une misère sans fin. Mais en voyant le visage meurtri d’Eleanor, cette femme qui avait risqué ses poumons et sa peau pour sauver un enfant de six ans, je ne pus me taire.

Matteo tourna la tête vers moi, son regard perçant me clouant sur place. « Parle, Sophie. »

J’avalai ma salive, raffermissant ma prise sur mon plateau pour masquer le tremblement convulsif de mes bras.

« Il y a trois jours, j’étais de service dans la bibliothèque privée de mademoiselle Sterling », dis-je, la voix d’abord hésitante puis d’une clarté tranchante. « Madame Whitmore n’est pas venue faire de chantage. C’est mademoiselle Sterling qui a envoyé deux de ses hommes de main la chercher de force dans son modeste appartement de South Side. J’étais en train de ranger les dossiers d’archives derrière le paravent lorsqu’ils l’ont amenée. Mademoiselle Sterling lui a montré un dossier… un coffre-fort bancaire contenant les doubles des actes notariés de la société écran créée par son père et Lorenzo Ricci. Elle a menacé de faire expulser madame Whitmore de sa maison de retraite et de la faire interner si elle ne lui remettait pas les originaux des négatifs photographiques que son père avait cachés chez elle avant de mourir. »

Camille me foudroya du regard avec une haine pure. « Espèce de misérable souillon ! Je vais te faire crever la bouche ouverte dans un caniveau ! Matteo, tu écoutes une servante payée au lance-pierre plutôt que la femme que tu as choisie pour porter ton nom ? »

Matteo ne répondit pas à Camille. Il relâcha brutalement le poignet de sa fiancée, qui trébucha contre le dossier de sa chaise en étouffant un sanglot.

Puis, il fit un signe imperceptible du menton en direction de Marco, son sous-chef et ami d’enfance, un homme colossal au visage balafré qui attendait près des grandes portes en chêne.

« Marco. Fais verrouiller toutes les issues. Personne n’entre, personne ne sort. Et fais descendre Luca du service informatique avec le terminal d’analyse d’empreintes. »

« Tout de suite, patron », répondit Marco d’une voix sourde avant de disparaître dans le hall.

Le bruit des verrous massifs qui s’enclenchaient résonna dans le manoir comme les portes d’un mausolée qui se refermaient. Plusieurs invités de la haute société, des hommes d’affaires corrompus et des juges acquis à la cause de Ricci, pâlirent à l’unisson. Ils comprenaient tous que ce dîner mondain venait de basculer dans un tribunal secret, là où les lois de l’État n’avaient aucune valeur et où seule régnait la justice impitoyable de Matteo Ricci.

Matteo s’approcha d’Eleanor. Avec une infinie précaution, en contradiction totale avec la férocité qui émanait de son être, il lui retira son manteau bordeaux élimé et le posa sur le dossier de la chaise d’honneur. Il ramassa la couverture jaune délavée, aux bords calcinés, et la drapa sur les épaules frêles de la vieille femme pour la réchauffer.

« Sophie », ordonna-t-il sans se retourner.

« Oui, monsieur Ricci ? »

« Sers un thé chaud à Eleanor. Le meilleur que nous ayons. Et ensuite, tu resteras à ses côtés. Personne dans cette maison ne posera un doigt sur vous deux. Vous avez ma parole d’honneur. »

« Merci, monsieur », murmurai-je, le cœur battant à tout rompre, m’empressant d’exécuter son ordre pendant que Camille s’effondrait sur son siège, le regard hagard.

Deux minutes plus tard, Luca, un jeune homme aux lunettes métalliques portant une sacoche renforcée, entra dans la pièce, escorté par deux gardes armés. Il s’installa sur le coin de la table d’apparat, écartant sans ménagement les assiettes en porcelaine de Sèvres. Il brancha un scanner portatif haute résolution et brancha son ordinateur portable.

Matteo lui tendit la photo et l’enveloppe blanche. « Vérifie les filigranes du papier photographique, l’âge de l’impression et les empreintes résiduelles. »

Le silence retomba, lourd, pesant, entrecoupé seulement par le ronronnement régulier du ventilateur de l’ordinateur et le tapotement rapide des doigts de Luca sur le clavier mécanique. Les secondes s’égrenaient avec la lenteur d’une agonie. Camille tremblait de tous ses membres, ses yeux fuyant constamment vers les fenêtres blindées qui donnaient sur les jardins sombres du domaine.

« Le papier date de la fin des années quatre-vingt-dix, monsieur Ricci », déclara enfin Luca en relevant la tête, le regard grave. « C’est un tirage argentique original sur papier Kodak d’époque. Aucune altération numérique. Mais il y a plus… » Il tourna l’écran vers Matteo. « J’ai scanné le revers du tirage sous lumière ultraviolette. Il y a une annotation manuscrite invisible à l’œil nu, tracée à l’encre sympathique au sulfate de fer. »

Matteo se pencha sur l’écran. Ses yeux s’élargirent imperceptiblement.

À voix haute, Luca lut le texte révélé par le spectre lumineux :« Transaction conclue. Teresa éliminée. Le petit Matteo présumé mort dans les décombres. Les soixante millions du compte zurichois sont transférés sur la société Sterling & Ricci Corp. Lorenzo a pris le vol de nuit pour Buenos Aires. Arthur. »

Un rugissement sourd, semblable à celui d’une bête blessée à mort, monta de la poitrine de Matteo. Il ne cria pas, mais l’onde de choc de sa fureur contenue fit reculer les invités les plus proches.

Il se tourna lentement vers Camille.

« Lorenzo est mort d’une cirrhose dans une villa de Mendoza il y a six ans », dit Matteo, dont la voix s’était muée en un râle métallique. « C’est ton père qui a géré sa succession, n’est-ce pas ? Et c’est cette même société, Sterling & Ricci Corp, dont tu m’as proposé la fusion le mois dernier comme dot de fiançailles. »