« Vous n’avez pas protégé un nom, vous avez protégé votre cupidité, » répliqua froidement Felix. « Vous avez laissé croupir votre propre frère et brisé la vie de mon père, un homme qui vous avait servi loyalement pendant quarante ans. »
Deux inspecteurs de la police judiciaire, invités en tenue civile pour assurer la sécurité des hautes personnalités politiques présentes au mariage, s’avancèrent d’un pas ferme vers l’estrade. L’un d’eux, un homme aux tempes grisonnantes nommé Weber, sortit son insigne d’une poche intérieure de son veston.
« Monsieur von Hardenberg, » déclara l’officier d’un ton neutre mais formel, « je crois qu’il serait préférable que vous nous accompagniez dans un salon privé. Ces déclarations, ainsi que les documents mentionnés, doivent faire l’objet d’une enquête immédiate. »
« Vous ne pouvez pas faire ça ! C’est mon mariage ! C’est le plus beau jour de ma vie ! » hurla Britta, hystérique, perdant toute contenance alors que ses amies de la haute société reculaient déjà pour ne pas être associées au scandale qui ferait la une de tous les quotidiens le lendemain matin.
Mais personne ne l’écoutait plus. L’orchestre avait rangé ses instruments. Les invités murmuraient dans un désordre croissant, certains quittant précipitamment les lieux pour sauver leurs propres intérêts financiers liés à l’empire Hardenberg.
Heinrich von Hardenberg s’effondra sur son fauteuil, le regard vide, dépouillé de son arrogance séculaire en l’espace de dix minutes. Le vieillard tout-puissant n’était plus qu’un cadavre en sursis, vaincu par le rouage minuscule d’une montre qu’il avait cru faire disparaître quatre décennies plus tôt.
Felix se détourna de cette déchéance pour ne regarder que l’enfant. Il remit soigneusement la confession dans la montre, referma le clapet d’un coup sec — ce cliquetis argenté semblait sceller définitivement le destin de la famille maudite — puis il prit la main fragile de Paul dans la sienne.
« Viens, Paul, » dit-il d’une voix réconfortante. « Emmène-moi voir ton grand-père. Il a attendu beaucoup trop longtemps. »
Ils quittèrent la grande salle de bal sous les regards silencieux de cette élite pétrifiée. Traversant les jardins d’hiver sous un ciel nocturne balayé par un vent frais d’automne, Felix sentait le poids de soixante années d’injustice s’alléger peu à peu sur ses épaules.
La nuit était sombre, mais les étoiles brillaient avec une clarté nouvelle. En sortant par les grilles dorées du château, Felix contempla une dernière fois la façade illuminée de Rosenhof. Il savait que l’histoire se souviendrait de cette nuit non pas comme de l’union glorieuse d’une grande héritière, mais comme du jour où le temps avait enfin réclamé son dû, et où le fils d’un mendiant avait ramené la vérité là où régnait le mensonge.