Le petit garçon contempla un court instant le visage ridé de Felix, y découvrit les mêmes traits bienveillants et fatigués que ceux de son aïeul agonisant, et déposa lentement le précieux objet dans la paume de l’horloger. Le métal était lourd, froid, empreint de l’odeur du fer et du tabac froid.
Felix fit glisser son ongle sous la charnière secrète du boîtier. Seul un maître horloger de sa lignée connaissait la double paroi des modèles d’apparat créés par son propre père. Un déclic imperceptible résonna. La plaque arrière d’argent se désolidarisa du mécanisme complexe où oscillaient les minuscules rubis et le balancier doré.
À l’intérieur, plié avec une précision chirurgicale, reposait un papier bible jauni par les décennies, recouvert d’une écriture fine et serrée à l’encre noire.
« Arrêtez-le ! C’est une propriété privée ! » aboya le baron von Hardenberg en faisant un pas en avant, les yeux injectés de sang. « Cette montre appartient à ma famille ! Tout ce qui est ici appartient aux Hardenberg ! »
« Non, Heinrich, » rétorqua Felix, se relevant de toute sa taille, le regard planté dans les yeux du vieillard avec une sévérité implacable. « Cette montre a été forgée des mains de mon père, Wilhelm, en 1938. Regardez le poinçon du faucon. Vous avez affirmé à mon père qu’elle avait été pillée par l’armée d’occupation pour lui refuser sa pension et le faire chasser de vos terres comme un voleur. Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas ? Mon père n’a jamais été un voleur. Il a été le bouc émissaire d’un monstre. »
L’assemblée, jusque-là partagée entre l’agacement et la surprise, sombra dans une fascination totale. Le marié, un jeune aristocrate effacé, tenta de retenir Britta qui fulminait, mais personne n’osa troubler la confrontation entre l’artisan et le patriarche.
Felix déplia le mince parchemin avec une infinie précaution, conscient que chaque pliure menaçait de briser la vérité. L’écriture était tremblante, mais parfaitement lisible. C’était une confession signée, datée du 14 octobre 1944.
« Dois-je lire ceci à haute voix devant vos pairs, monsieur le Baron ? » demanda Felix, sa voix résonnant désormais dans l’acoustique parfaite de la salle de bal. « Dois-je leur lire comment votre immense fortune immobilière, qui a fondé l’empire des Hardenberg après la guerre, a été bâtie sur les cendres de vos associés dénoncés à la police d’État ? »
Un cri étouffé s’échappa de la bouche de plusieurs personnalités assises aux premiers rangs. Des hommes politiques locaux, des magistrats, des capitaines d’industrie dont les familles fréquentaient Rosenhof depuis un demi-siècle écarquillèrent les yeux.
« Mensonges ! C’est une calomnie grossière ! » hurla le baron, bien que sa voix manquât cruellement d’assurance. « Qui oserait prêter foi au délire d’un mendiant ? »
« Ce n’est pas le délire d’un mendiant, » poursuivit Felix, les yeux rivés sur les lignes serrées. « C’est la confession de Thomas von Hardenberg. Votre propre frère cadet. »
Le silence se fit si profond qu’on aurait pu entendre une perle tomber sur le tapis d’Aubusson.
Felix poursuivit la lecture, sa voix posée, implacable, semblable au tintement régulier d’un couperet d’horloge :
« “Moi, Thomas von Hardenberg, écrit cette nuit où mon propre sang a décidé de me vouer à la mort. Ce soir d’octobre 1944, j’ai découvert que mon frère Heinrich a falsifié les actes de propriété de la banque familiale et signé l’ordre d’arrestation de la famille Rosenthal pour s’approprier leurs biens et leurs usines. Quand j’ai refusé de me taire, Heinrich a scellé notre caveau et mis le feu à notre pavillon de chasse, pensant que les flammes de la guerre effaceraient son crime. C’est Wilhelm Müller, notre brave régisseur, qui m’a extirpé du brasier au péril de sa vie. Pour me protéger de la vengeance d’Heinrich, Wilhelm m’a donné son nom, ses économies et sa propre montre avant de m’aider à fuir sous une fausse identité. Il m’a fait jurer de garder le silence jusqu’à ce que la justice des hommes ou du destin puisse s’abattre sur Rosenhof sans détruire des innocents. Si cette montre s’ouvre un jour, sachez que le véritable héritier de cette terre n’est pas Heinrich le fratricide, mais le sang de la justice.” »
Felix leva les yeux de la feuille. Les mots flottaient dans l’air saturé de parfum de lys et de cire. Le visage du baron Heinrich n’était plus seulement pâle ; il était décomposé par la folie et l’angoisse.
« Thomas n’est pas mort, Heinrich, » dit Felix, sentant une brûlure au fond de sa gorge, mélange de douleur pour son père défunt et de vertige devant l’ampleur de la tragédie. « Il a vécu dans la misère la plus noire, caché comme un rat dans les bas-fonds de cette province dont vous êtes le roi autoproclamé. Mon père, Wilhelm, a porté le fardeau de votre haine, traité d’ivrogne et de voleur jusqu’au jour de son enterrement dans une fosse anonyme, simplement parce qu’il avait sauvé la vie d’un juste. »
« Grand-père Thomas m’a dit… » intervint alors la voix cristalline du petit Paul, brisant la chape de plomb qui étouffait la noblesse présente, « il m’a dit qu’il avait une autre boîte. Sous les planches de notre cabane. Une boîte en fer avec des tampons rouges et des signatures du tribunal de Nuremberg. »
Cette révélation fut le coup de grâce. Heinrich von Hardenberg chancela une seconde fois. Ses yeux vitreux se tournèrent vers sa petite-fille Britta, dont le masque de beauté s’était fissuré pour laisser place à une terreur indicible. Toute la lignée, toute la grandeur, toute la réputation bâtie sur des millions de Deutsche Marks et d’euros n’étaient qu’un édifice corrompu, suspendu au-dessus du gouffre de la trahison.
« Non… » murmura le vieillard en portant une main tremblante à sa poitrine. « J’ai fait ce qui devait être fait pour préserver le nom… La guerre ne laissait aucun choix ! Le nom des Hardenberg devait survivre ! »