Valeria recula d’un pas, les ongles encore maculés de la poussière arrachée au vêtement de sa belle-mère. Ses yeux couraient de l’écran monochrome à Teresa, puis à Diego, qui semblait soudain incapable de porter le poids de son propre corps.
« Ouvre, Diego », dit Teresa d’une voix qui ne tremblait plus du tout.
Diego tourna vers sa mère un regard hagard, dévasté par une terreur enfantine. « Maman… qui sont ces gens ? Qu’est-ce que Marta fabrique là-bas ? Pourquoi la police est chez nous ? »
« Chez moi », rectifia Teresa, sans élever le ton, mais avec le tranchant d’une lame froide. « Et ouvre cette porte avant qu’ils ne soient obligés de l’enfoncer. Ils en ont le mandat légal, ainsi que l’assistance de la force publique pour constater une situation d’abus de faiblesse et de séquestration. »
Valeria se précipita vers la console, attrapant brutalement le bras de Diego pour l’éloigner du bouton d’ouverture. Ses yeux s’étaient rétrécis, injectés d’un venin pur. « Ne touche à rien ! Tu as perdu la tête ? Si tu leur ouvres, c’est fini ! Tu ne vois pas qu’elle nous tend un piège ? C’est elle la folle ! Le rapport médical… nous avons le document signé par le neurologue ! »
« Le neurologue qui n’a même pas pris la peine de croiser mon regard plus de dix minutes par écran interposé ? » Teresa laissa échapper un rire bref, dénué de toute joie, mais chargé d’une ironie cinglante. « Le docteur Mendoza, n’est-ce pas ? Celui dont le cabinet a reçu, la semaine passée, un virement de cinquante mille pesos depuis le même compte fantôme qui a réglé la fausse entreprise de rénovation ? Tu as été négligente, Valeria. Tu as cru que parce que mes mains tremblaient parfois le matin à cause de l’arthrite, mon esprit s’était lui aussi dégradé. »
La sonnerie retentit une seconde fois, plus longue, plus impérative. De l’autre côté de l’interphone, la voix grave et posée de Maître Barragán s’éleva, amplifiée par le haut-parleur :
« Madame Valeria Álvarez, Monsieur Diego Carvajal. Nous savons que vous êtes à l’intérieur. Je suis accompagné du commandant Estrada du parquet de Zapopan, ainsi que de Maître Morales, représentante de l’Institut national de protection des adultes vulnérables. Nous vous demandons d’ouvrir immédiatement le portail afin de procéder aux vérifications d’usage et de garantir l’intégrité physique de Madame Teresa Mendoza viuda de Carvajal. Tout refus d’obtempérer constituera une entrave caractérisée à la justice. »
Le visage de Diego se vida de toute couleur. Ses joues prirent la teinte cireuse des cierges funéraires. « Valeria… ils parlent du parquet. Le parquet ! Mon Dieu, qu’est-ce qu’on a fait ? »
« Tais-toi ! Tais-toi, lâche ! » siffla la jeune femme, saisie d’une panique frénétique. Elle se rua vers la table, ramassa frénétiquement le dossier de la procuration, cherchant des yeux où le cacher, avant de se tourner vers Teresa avec une haine pure. « Tu crois que tu as gagné ? Tu crois qu’une vieille femme solitaire va me dépouiller de ce qui me revient de droit ? Diego est ton fils ! C’est le sang d’Ernesto ! Cette maison a été bâtie pour lui ! »
Teresa fit deux pas en avant. La douleur dans son poignet était toujours lancinante, une ecchymose violacée commençait déjà à marquer sa peau fine, mais sa silhouette semblait avoir grandi de dix coudées.
« Mon mari Ernesto aimait cette terre parce qu’elle appartenait à mes parents. Il a respecté chaque pierre qu’il y a posée. Mais Ernesto méprisait les parasites. Et s’il pouvait voir l’homme que tu es devenu, Diego, s’il te voyait rester planté là pendant qu’une étrangère traîne ta propre mère au sol pour lui voler sa signature, il n’aurait même pas pris la peine de cracher à tes pieds. »
Diego vacilla comme s’il venait de recevoir une gifle en plein visage. Ses doigts tremblants glissèrent enfin sur le panneau de commande mural. Il appuya sur l’interrupteur. Le lourd portail en fer forgé commença à glisser sur ses rails avec un grincement sourd qui résonna dans toute la cour intérieure.
« Non ! » hurla Valeria, mais il était trop tard.
Le bruit des pneus crissant sur le gravier résonna à travers la cour. Quelques secondes plus tard, les lourdes portes en bois sculpté de l’entrée principale s’ouvrirent. L’air frais de l’après-midi s’engouffra dans le vestibule surchauffé, dissipant l’atmosphère suffocante de trahison qui y régnait.
Maître Barragán entra le premier. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux tempes argentées, dont le regard d’acier en imposait immédiatement. Derrière lui se trouvait Marta, sa silhouette familière enveloppée d’un manteau simple, les yeux rougis par l’émotion mais le menton haut, tenant contre sa poitrine une boîte d’archives en carton scellée. Deux policiers en uniforme et une femme au tailleur sombre complétaient le cortège.
Quand les yeux de Marta se posèrent sur Teresa, encore appuyée contre la console d’ébène, et qu’elle remarqua la manche déchirée et la rougeur au poignet, la fidèle employée laissa échapper un soupir étouffé d’indignation.
« Madame Teresa… » murmura Marta en s’avançant précipitamment vers elle.
« Ne vous approchez pas ! » cria Valeria, dont la voix montait dans les aigus, frôlant l’hystérie. « Cette femme a été licenciée pour vol ! C’est une intruse ! Sortez de ma maison ! »
« Votre maison ? » intervint la voix calme et magistrale de Maître Barragán. Il s’arrêta au centre du cercle de marbre, posa sa serviette de cuir sur le guéridon et en sortit une série de feuillets estampillés du sceau officiel de l’État de Jalisco. « Je crains, madame, que vous ne fassiez une erreur juridique fondamentale. Cette propriété n’est pas la vôtre. Elle n’est d’ailleurs plus non plus, à proprement parler, celle de Teresa. »
Un silence de plomb tomba sur la pièce. Même Diego releva la tête, les yeux écarquillés par l’incompréhension.