Marcus fronça les sourcils, un éclair d’angoisse traversant à nouveau son regard. « Qu’est-ce que tu racontes ? »

William sortit un petit boîtier noir de la poche intérieure de son smoking. Une fine diode rouge clignotait régulièrement à sa surface.

« Tu pensais que j’avais signé les documents originaux de la fusion ce matin, » continua William, la voix implacable. « Mais mon service d’audit interne m’avait déjà alerté sur de curieuses anomalies de trésorerie il y a quarante-huit heures. Ce que tu m’as fait signer n’était qu’un protocole d’accord conditionnel, dont l’activation dépendait de la vérification de l’identité des mandataires du consortium Belmont. Quand Emma m’a prévenu discrètement il y a une demi-heure qu’Isabella fouillait agressivement la nursery de Charlotte en posant des questions sur une peluche, j’ai activé l’enregistrement de ce micro. »

Isabella blêmit davantage, si cela était encore possible. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.

« Chaque mot que vous venez de prononcer, vos aveux sur la fausse identité d’Isabella, vos menaces, vos reconnaissances tacites du poison administré à Clara… tout a été transmis en temps réel au commissaire divisionnaire Vance, qui se trouve en bas, parmi les invités d’honneur. »

Marcus se jeta sur William avec l’énergie du désespoir, le visage déformé par une haine pure. Mais William, rompu aux épreuves physiques depuis sa jeunesse et porté par une rage légitime, esquiva son assaut avec une froide précision. D’un revers fulgurant du poignet, il saisit le bras de Marcus, le tordit derrière son dos et le plaqua violemment contre le panneau de boiserie, maintenant son visage écrasé contre le chêne.

« Ne parle plus jamais de ma famille, » souffla William à son oreille avec une dureté d’acier.

Au même moment, trois coups sourds et impératifs retentirent contre la porte verrouillée de la galerie.

« Police ! Ouvrez immédiatement, Monsieur Sterling ! » tonna une voix puissante depuis le couloir.

William relâcha Marcus, qui s’effondra à genoux, haletant, ses lunettes brisées sur le sol à côté des lettres de Clara. Isabella, réalisant que le piège venait de se refermer irrémédiablement sur elle, se laissa glisser contre le mur, les mains crispées sur ses tempes, murmurant des malédictions incohérentes tandis que son regard vide fixait le parquet.

William traversa calmement la pièce et tourna la clé. La porte s’ouvrit à la volée, révélant le commissaire Vance flanqué de quatre officiers en uniforme et de deux inspecteurs en civil. Derrière eux, quelques invités curieux s’étaient amassés au bout du couloir, attirés par l’agitation, mais la sécurité du manoir leur barrait fermement l’accès.

« Monsieur Sterling, vous allez bien ? » demanda Vance en jetant un coup d’œil perçant à l’intérieur de la galerie.

« Moi, oui, commissaire, » répondit William avec dignité, en s’effaçant pour laisser entrer les policiers. « Mais les preuves que vous attendiez sont ici. Tout est là. Les faux bilans, les preuves d’empoisonnement graduel sur la personne de feue mon épouse Clara, et les aveux enregistrés de ces deux individus. »

Les menottes claquèrent avec une précision chirurgicale aux poignets de Marcus, puis à ceux d’Isabella. Lorsqu’on releva cette dernière pour la faire sortir, elle jeta un regard d’une haine venimeuse à William, mais l’homme ne lui accorda même pas un regard. Pour lui, elle avait déjà cessé d’exister. Elle n’était plus qu’un débris du passé en voie d’évacuation.

« Nous allons procéder immédiatement à l’exhumation du corps de madame Sterling pour des analyses toxicologiques approfondies, » déclara Vance à voix basse, s’adressant respectueusement à William. « Avec ces documents et les aveux captés, aucun juge ne leur accordera de liberté sous caution. Ils répondront d’assassinat avec préméditation, de séquestration de mineure et d’escroquerie en bande organisée. »

« Faites ce qui doit être fait, commissaire. Rien ne doit être épargné. »

Lorsque les officiers eurent évacué les deux criminels sous les murmures stupéfaits et scandalisés des invités rassemblés dans la galerie d’honneur, un silence immense reprit possession des lieux.

William resta seul au milieu de la pièce dévastée. Il s’agenouilla à nouveau. Avec une infinie tendresse, il ramassa une à une chaque feuille de papier, chaque note, chaque souvenir que Clara avait confié à cette peluche insignifiante aux yeux du monde, mais devenue le réceptacle de son amour maternel et de sa clairvoyance. Il rassembla également les morceaux de feutrine du lapin abîmé, veillant à n’en laisser aucune miette sur le sol.

Il se releva enfin, serra le paquet de lettres contre son cœur et éteignit les lustres de la galerie.

En montant l’escalier menant à ses appartements privés, la clameur du gala s’éteignit complètement. Il avait ordonné au maître d’hôtel d’écourter poliment la soirée, invoquant un incident de sécurité résolu. La haute société londonienne jaserait sans doute pendant des semaines, mais cela lui importait aussi peu que la direction du vent sur l’océan.

Il frappa doucement à la porte de sa chambre.

« C’est moi, Emma. Ouvre. »

La clé tourna doucement dans la serrure. Emma Hayes apparut, le visage tiré par la fatigue mais le regard apaisé.

Dans la grande chambre éclairée seulement par la douce lueur d’un feu de cheminée, Charlotte dormait paisiblement au centre de l’immense lit à baldaquin. Elle avait été lavée de toute trace de suie ; ses cheveux blonds, si semblables à ceux de sa mère, formaient une auréole dorée sur l’oreiller de lin blanc. Une compresse tiède avait été posée sur ses petites égratignures, et sa respiration était redevenue régulière, profonde et sereine.

« Comment va-t-elle ? » murmura William, s’approchant du lit à pas feutrés.

« Elle s’est endormie presque aussitôt après avoir bu un verre de lait chaud, Monsieur, » chuchota Emma en baissant les yeux avec modestie. « Elle a demandé son papa une ou deux fois, puis elle m’a dit qu’elle n’avait plus peur du monstre derrière le mur parce qu’elle savait que vous alliez venir la chercher. »

William sentit une larme brûlante couler enfin sur sa joue. Une seule, qu’il essuya d’un revers de main rapide. Il s’assit au bord du matelas, effleurant délicatement le front de son enfant.