Mais Vance consulta sa montre tactique. Le cadran indiquait 5 h 12 du matin.
— Il nous reste un compte à régler, reprit l’agent fédéral en se levant brusquement. Le vol privé de Sofía Delgado et de Ramírez est programmé au départ du terminal exécutif de l’aéroport international à 6 heures précises. Si cet avion décolle et atteint les eaux territoriales internationales vers le Pacifique, nous perdrons la trace de Ramírez pour de bon.
Elle fixa Maya avec une intensité sans faille.
— Tu te sens capable de venir avec nous pour une identification formelle sur le tarmac ? Si un juge fédéral voit la mineure présumée victime d’enlèvement aux côtés des officiers de justice lors de l’interception, le mandat d’arrêt immédiat ne souffrira aucune contestation possible par leurs avocats d’élite.
Maya essuya ses larmes d’un revers de manche résolu. Elle repensa au mépris dans la voix de sa mère, au regard fuyant de sa sœur, à l’horreur glaciale de cette fausse lettre d’internement.
— Emmenez-moi, dit-elle simplement.
Le convoi de quatre véhicules banalisés du FBI traversa la métropole à une allure effrénée, sirènes hurlantes et gyrophares bleus déchirant la pénombre pluvieuse du petit matin. Les pneus crissaient sur le bitume luisant.
À l’intérieur du véhicule de tête, Maya regardait défiler les lumières de la ville. Elle n’était plus la petite fille craintive qui subissait les colères froides de sa mère dans la cuisine cossue de leur villa. L’épreuve de la nuit avait calciné l’enfance pour laisser place à une lucidité tranchante comme le diamant.
À 5 h 42, les grilles de sécurité du terminal d’aviation générale de l’aéroport international s’ouvrirent à toute volée devant le convoi.
Sur le tarmac balayé par les vents marins, un élégant jet privé biréacteur, moteurs déjà en préchauffage dans un sifflement strident, attendait au bout de la voie de circulation. Au bas de la passerelle d’embarquement, sous de grands parapluies noirs tenus par des employés du terminal, se tenaient trois personnes : Sofía, vêtue d’un élégant manteau de cachemire beige, Lucía, emmitouflée dans son écharpe, et un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux argentés impeccablement coiffés, portant un costume sur mesure d’un bleu nuit impeccable : Víctor Ramírez.
Sofía riait. Elle tenait une coupe de champagne que le personnel de bord venait de lui servir sur le tarmac pour célébrer leur départ imminent.
Soudain, les véhicules fédéraux surgirent de l’ombre des hangars, encerclant l’appareil dans un crissement de pneus assourdissant. Les projecteurs de toit des 4×4 inondèrent la scène d’une lumière crue, presque aveuglante.
— Agents fédéraux ! Ne bougez plus ! Lâchez vos bagages et levez les mains ! tonna le mégaphone depuis le véhicule de tête.
La coupe de champagne glissa des doigts de Sofía et se fracassa en mille éclats sur le goudron. Ramírez, blêmit instantanément, tenta un geste instinctif vers l’intérieur de sa veste, mais en voyant six agents en gilets pare-balles pointer leurs armes de service sur lui, il s’immobilisa, les mains levées au-dessus de sa tête, la bouche ouverte dans un cri muet de stupéfaction.
Lucía poussa un hurlement de panique et s’effondra à genoux sur le tarmac mouillé.
La portière arrière du 4×4 central s’ouvrit. Maya en descendit lentement, encadrée par l’agent Vance.
Quand le regard de Sofía croisa celui de sa fille cadette, le visage de la mère se décomposa entièrement. Ce n’était plus de la colère, ce n’était plus du mépris. C’était l’épouvante pure de quelqu’un qui voit son propre reflet dans le miroir de son châtiment.
— Maya… ? balbutia Sofía, la voix couverte par le rugissement des moteurs du jet qui s’éteignaient un à un sur ordre des autorités aéroportuaires. Comment… qu’est-ce que tu fais là ?
Maya s’avança jusqu’à la limite du cordon de sécurité. La pluie fine mouillait ses joues, mais elle ne cligna même pas des yeux.
— Tu disais que les vacances étaient annulées à cause de moi, maman, prononça Maya d’une voix posée, limpide, qui traversa le vacarme du tarmac avec une clarté impitoyable. Tu avais raison sur un point : c’est bien à cause de moi que ce voyage s’arrête ici.
— Sofía Delgado, intervint l’agent Vance en sortant une paire de menottes en acier étincelant. Vous êtes en état d’arrestation pour complot de fraude financière au niveau fédéral, falsification de documents médicaux, tentative de séquestration de mineure et blanchiment d’argent en bande organisée. Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que vous direz pourra être et sera retenu contre vous devant une cour de justice.
Deux agents s’avancèrent et passèrent les menottes aux poignets de Sofía. La femme, qui avait passé son existence à contrôler chaque détail de son monde doré, semblait désormais flotter dans ses vêtements de luxe, réduite à l’état d’une coupable ordinaire, trempée par l’orage.
Ramírez fut plaqué sans ménagement contre le fuselage du jet pour être fouillé et entravé à son tour.
Lucía, toujours prostrée par terre, levait des yeux suppliants vers sa jeune sœur.
— Maya… s’il te plaît… murmura l’aînée entre deux sanglots déchirants. Je ne savais pas pour l’internat… je te jure que je ne savais pas pour les faux papiers médicaux… Maman m’a dit qu’on partait juste pour nous protéger de la faillite de papa…
Maya la regarda longuement. Elle vit la lâcheté de Lucía, cette soumission aveugle au confort et aux mensonges qui l’avait rendue aveugle à la destruction programmée de sa propre sœur. Il n’y avait plus de haine en Maya, seulement une immense et triste pitié.
— Tu as vu trois billets d’avion, Lucía, répondit Maya avec douceur mais sans concession. Tu as vu mon nom disparaître de la réservation d’hôtel. Tu as vu papa pleurer d’incompréhension dans le salon. Tu savais que c’était mal. Mais tu as préféré avoir ta propre chambre à Hawaï.
Lucía baissa la tête, incapable de soutenir le regard d’acier de celle qu’elle avait toujours traitée comme une subalterne. Les agents l’aidèrent à se relever sans violence, mais l’escortèrent elle aussi vers un véhicule pour être entendue comme témoin assisté et complice potentielle.