Marcos attrapa Maya par le bras et l’attira vers la porte de secours qui menait à l’issue de secours extérieure, une simple échelle de fer rouillée donnant sur la ruelle sombre derrière l’immeuble.
— Prends ton sac et les disques durs, lui chuchota-t-il directement dans l’oreille. Tu descends en premier.
— Et toi ?
— Je te suis immédiatement. Fais attention où tu poses tes pieds, il pleut.
Un coup violent ébranla la porte d’entrée du bureau. La vitre trembla dans son cadre, puis éclata en mille morceaux tranchants sous l’impact d’une masse de forçage.
— Police administrative ! Restez où vous êtes ! tonna une voix rauque alors que des faisceaux lumineux puissants inondaient le bureau.
Marcos poussa brutalement la porte de secours métallique vers l’extérieur. Le vent glacé et la pluie battante les fouettèrent instantanément au visage.
— Descends, Maya ! Maintenant !
L’adolescente s’élança sur la passerelle glissante en caillebotis métallique. Ses semelles dérapaient sur le fer mouillé. En bas, à une dizaine de mètres, la ruelle baignait dans une obscurité totale, jonchée de bennes à ordures et de flaques d’eau huileuse.
Derrière eux, la porte de secours fut violemment repoussée depuis l’intérieur. L’un des hommes, un colosse vêtu d’un coupe-vent noir banalisé, apparut sur le palier.
— Arrêtez-vous ! hurla-t-il en tendant la main pour attraper la capuche de Maya.
Mais Marcos ne recula pas. Avec l’énergie du désespoir, le père de famille se jeta de tout son poids contre l’homme, le plaquant contre la rambarde de fer qui gémit sous le choc.
— Cours, Maya ! Ne regarde pas en arrière ! Va au poste de police fédéral du port, trouve l’agent Vance ! Donne-lui les disques ! Va !
— Papa ! cria-t-elle, terrifiée en voyant le deuxième homme surgir dans l’encadrement de la porte.
— Va-t-en ! hurla Marcos dans un rugissement qui n’avait plus rien d’humain.
Maya dévala les échelons de fer à une vitesse vertigineuse. Ses mains écorchées par le métal rouillé brûlaient, la pluie aveuglait ses yeux, mais elle n’hésita pas. Lorsqu’elle toucha le bitume de la ruelle, un bruit sourd de lutte résonna au-dessus de sa tête, suivi d’un gémissement de douleur. Elle entendit le bruit d’une matraque télescopique frappant la chair.
Les larmes aveuglant sa vue, elle serra la lanière de son violon sur son épaule, glissa les disques durs sous son manteau et s’élança à corps perdu dans le labyrinthe de la ville endormie.
Elle courut comme elle n’avait jamais couru de sa vie. Chaque inspiration déchirait sa gorge comme du verre brisé. Elle évitait les grands boulevards éclairés, plongeant dans les passages piétons sombres, longeant les hangars industriels qui bordaient la baie.
Quatre heures du matin.
Le port de San Francisco était baigné d’une brume fantomatique. Le bureau régional du FBI et des douanes fédérales se dressait au bout d’un quai sécurisé, un bâtiment de béton gris austère mais illuminé par de puissants projecteurs de sécurité.
Maya arriva devant le sas vitré du poste de garde, trempée jusqu’aux os, couverte de boue et de sueur, les mains écorchées et le visage tuméfié par le vent et les pleurs.
Elle frappa contre la vitre blindée de toutes ses forces.
— À l’aide ! Aidez-moi, s’il vous plaît !
Un agent en uniforme de la sécurité fédérale sursauta à l’intérieur, posa sa tasse de café et posa la main sur son étui avant de déverrouiller le guichet de communication.
— Mademoiselle ? Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure-là ? Reculez de la zone sécurisée.
— Je m’appelle Maya Delgado ! haleta-t-elle en sortant les disques durs et les documents du classeur froissé de sous sa veste trempée. Mon père m’a envoyée… Marcos Delgado ! Il a dit de trouver l’agent Vance ! On tente de m’enlever pour couvrir une fraude financière ! Ils ont mon père, ils vont l’emmener ou le tuer, et ma mère s’envole dans deux heures pour Honolulu avec Víctor Ramírez !
Le nom de Víctor Ramírez eut l’effet d’une décharge électrique.
L’agent écarquilla les yeux, appuya immédiatement sur le bouton d’ouverture du sas et prit son microphone d’un geste brusque.
— Alerte rouge au poste quatre. J’ai un témoin clé pour le dossier Ramírez. Envoyez l’agent spécial Vance immédiatement. Et faites monter une équipe médicale d’urgence.
Une demi-heure plus tard, Maya était assise dans une salle d’interrogatoire chauffée, enveloppée dans une couverture thermique dorée, buvant à petites gorgées un chocolat chaud apporté par une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux coupés court et au regard perçant : l’agent spécial Vance.
Sur la table en formica, l’un des disques durs était déjà branché sur l’ordinateur portable de l’enquêtrice. Les écrans faisaient défiler des colonnes interminables d’écritures bancaires, de faux contrats de cession immobilière et des courriels accablants signés de la main même de Sofía Delgado et de Víctor Ramírez.
— Ton père est un génie méthodique, Maya, dit Vance d’une voix calme mais tendue, les yeux rivés sur les données qui confirmaient des années d’investigations fédérales bloquées jusque-là par le secret bancaire offshore. Ça fait quatorze mois qu’on essaie de prouver que Ramírez utilise la holding familiale de ta mère pour blanchir les pots-de-vin de contrats portuaires. Ces fichiers… c’est la clé de voûte de toute l’accusation.
— Mon père… où est mon père ? supplia Maya, les mains tremblant contre le gobelet en carton. Les hommes l’ont agressé au bureau… ils allaient lui faire du mal !
Vance posa sa main sur celle de l’adolescente.
— Une patrouille d’intervention a investi le cabinet il y a quinze minutes. Les deux hommes de main ont été neutralisés et arrêtés. Ton père a des contusions et une épaule luxée, mais il est en vie. Il est actuellement sous escorte armée vers l’hôpital général de San Francisco. Tu as réussi, petite. Tu lui as sauvé la vie.
Les larmes qui coulèrent alors sur les joues de Maya n’étaient plus des larmes de terreur, mais le déversement d’un soulagement si violent qu’il lui donna le vertige.