Madame de Keroual s’avança vers le micro placé devant l’étrave, souriante, la bouteille rituelle de champagne à la main.
— En vertu des lois de la mer et de la mémoire de ceux qui la bravent, dit-elle d’une voix claire qui porta par-dessus le clapotis de l’eau, je baptise ce navire l’Yves de Bretagne ! Qu’il porte au loin le courage, l’ingéniosité et l’honneur des marins de Saint-Malo !
La bouteille se brisa net sur la coque d’acier dans une explosion d’écume blanche. Les sirènes des remorqueurs du port entonnèrent une clameur assourdissante, reprise par les acclamations vibrantes de la foule.
Mon père posa sa lourde main sur mon épaule. Le vent du large, tiédi par la marée montante, ébouriffait ses cheveux blancs.
— Tu vois, Pierre, me dit-il avec une émotion sereine en regardant le géant glisser lentement et avec grâce vers les eaux profondes du bassin. Une maison construite sur le mépris finit toujours par s’écrouler à la première rafale. Mais un navire bâti avec le respect et le sang de ceux qui l’aiment peut traverser tous les océans du monde sans jamais sombrer.
Je serrai mon père contre moi, le cœur apaisé, tourné vers le large où s’ouvrait désormais notre véritable avenir.