Yves ouvrit péniblement les paupières. Sa main, parcourue de spasmes violents, chercha la poche intérieure de son caban. Avec une lenteur déchirante, il en tira un téléphone portable bon marché, aux touches usées, enveloppé dans un sac de congélation pour le protéger des embruns. L’écran était fendu mais la batterie clignotait encore faiblement.
— Arthur… souffla mon père d’un filet de voix qui sembla résonner comme le tonnerre dans le silence religieux de la pièce. Regarde… Regarde les messages… Elle a envoyé quelqu’un chez moi à Saint-Cast… Ils m’ont volé mon traitement… Et elle a dit aux médecins de Rennes que Pierre refusait toute nouvelle opération pour abréger mes souffrances et éviter des frais inutiles…
Sir Arthur s’empara du téléphone rudimentaire. Ses yeux parcourirent l’écran. Les mâchoires de l’armateur écossais se serrèrent si violemment que les muscles de son visage semblèrent se figer dans du bronze.
— Espèce de monstre, cracha le vieil homme d’affaires en levant les yeux vers Astrid.
— Comment osez-vous ? s’indigna-t-elle, pâlissant à vue d’œil. Vous prêtez foi aux divagations d’un alcoolique en fin de vie ? Pierre, fais sortir cet homme immédiatement ou nous sommes finis ! Finis, tu m’entends ?
— Non, Astrid. C’est toi qui es finie, articulai-je d’une voix glacée.
Les sirènes hurlantes du SAMU déchirèrent alors la nuit malouine, résonnant contre les hautes murailles de granit de la propriété. La clameur des gyrophares bleus peignit de reflets d’orage les rideaux de velours et les visages figés des quarante actionnaires.
Les portes s’ouvrirent à la volée. Une équipe médicale d’urgence, précédée de brancardiers et de deux policiers municipaux de garde, s’engouffra dans la salle de bal dans un fracas d’équipements et de caissons de réanimation. Le médecin urgentiste, un praticien aguerri que je reconnus aussitôt pour avoir suivi les antécédents d’Yves à l’hôpital de Saint-Malo, se précipita au chevet de mon père.
— Tension à six, fibrillation auriculaire sévère ! injectez cinq milligrammes d’amiodarone en bolus, vite ! Préparez le défibrillateur ! Pierre, écartez-vous, laissez-nous travailler !
L’espace d’un instant, la haute société malouine et les puissants de ce monde durent reculer, écrasés par la brutalité brute de la réalité. Il n’y avait plus de statut, plus de millions en jeu, plus de lignage aristocratique des Penhoët. Il n’y avait qu’un homme du peuple, les veines gorgées d’un sang breton que la tempête et le labeur avaient forgé, luttant pour chaque seconde de souffle sous les décharges rythmées des appareils médicaux.
Astrid, réalisant que le vent venait de tourner irrémédiablement, tenta de se glisser discrètement vers l’escalier dérobé menant aux appartements privés pour récupérer ses effets personnels et ses papiers. Mais Erwan, le colosse de Saint-Servan, barra la sortie avec deux de ses collègues, les bras croisés sur leurs poitrines massives.
— Vous ne quittez pas la pièce, mademoiselle de Penhoët, dit le garde avec un calme impitoyable. Les gendarmes sont au bout de l’allée. Monsieur le maire a été prévenu par la capitainerie.
— Vous n’avez pas le droit ! Je suis Astrid de Penhoët ! Mon père siège au Conseil régional ! Je vous ferai radier, vous et toute votre race de sous-fifres !
— Vos menaces n’ont plus cours ici, mademoiselle, intervint alors une voix féminine, calme, tranchante et souveraine, venue du fond de la pièce.
C’était Hélène de Keroual, la doyenne des investisseurs bretons, une femme de quatre-vingts ans dont la fortune contrôlait la moitié des terminaux céréaliers de l’Ouest et dont la réputation de probité était légendaire. Elle s’avança, appuyée sur sa canne au pommeau d’argent, fixant Astrid d’un regard où ne luisait qu’un souverain mépris.
— Votre grand-père, le comte de Penhoët, était un homme d’honneur qui respectait les gens de mer, jeune fille. Il savait qu’un navire n’est rien sans les bras qui en ajustent la quille. Mais vous… vous n’êtes qu’une coquille vide dévorée par la vanité et la pourriture morale. Vous pensiez tromper Pierre pour mettre la main sur les brevets des chantiers navals de son père ? C’est tout ce qui vous intéressait, n’est-ce pas ? La technologie de propulsion hybride conçue par Yves dans son hangar avec ses deniers d’artisan ?
Le médecin leva la main, coupant court à toute querelle.
— Le rythme se stabilise ! Il est transportable, mais c’est un miracle absolu. Encore un quart d’heure dehors dans ce froid et l’arrêt cardiaque était irréversible. On le transfère immédiatement au pôle cardiologique de Pontchaillou à Rennes sous escorte motorisée. Monsieur, vous montez avec nous ?
— J’arrive, dis-je en essuyant les larmes de sueur et de soulagement qui brûlaient mes joues.
Je me relevai. Mon costume de gala sur mesure était souillé de boue, d’eau salée et froissé par la lutte. Je m’arrêtai devant Astrid, qui tremblait désormais de tous ses membres sous le regard réprobateur et dégoûté des quarante témoins de son forfait.
— Tu as dit tout à l’heure que des marins ruineraient le prestige aristocratique de ma soirée, lui dis-je à voix basse, sans haine apparente, mais avec un dégoût si profond qu’elle baissa enfin la tête. Ces marins sont les seuls véritables seigneurs de cette côte. Quant à toi, tu quittes cette maison à l’instant. Pas en limousine. À pied. Par la petite grille du fond. Tes affaires te seront livrées demain dans des sacs poubelles au manoir de tes parents. Si jamais tu réapparais à moins de cent mètres de mon père ou des chantiers, je dépose plainte pour tentative d’assassinat avec préméditation, preuves téléphoniques et témoignages sous serment à l’appui. Disparais.
Deux gendarmes pénétrèrent alors dans le vestibule. Sans éclat, mais avec une fermeté inflexible, ils encadrèrent la jeune femme pour recueillir sa première déposition sous les murmures indignés de l’assemblée.
Je me tournai ensuite vers les quarante actionnaires, debout au milieu des verres brisés et des assiettes froides.
— Messieurs, mesdames. Notre soirée est terminée. Si certains d’entre vous estiment que l’annulation de ce mariage et le passé modeste de ma famille compromettent l’avenir des Chantiers Navals de la Rance, considérez vos engagements comme nuls et non avenus. Je ne construirai jamais un seul navire sur la honte de mes origines.