Contre ma peau, enveloppé dans un lange de coton doux, un petit être aux poings fermés respirait paisiblement. Mon fils. Il avait des joues rondes, un duvet sombre sur le crâne, et son minuscule cœur battait contre mes côtes, fort, clair, victorieux.

Assise au pied du lit, ma mère ne dormait pas. Elle avait troqué son grand manteau pour un gilet de laine simple. Ses traits portaient les marques de la fatigue et de l’angoisse, mais son regard était d’un calme olympien.

« Il pèse trois kilos deux cents, dit-elle d’une voix douce, presque brisée par l’émotion. Il est parfait, Clara. L’hémorragie a été maîtrisée avant d’atteindre les organes vitaux. Tu as failli y passer, mon cœur, mais l’équipe a fait des miracles. »

Une larme glissa sur ma tempe, venant mourir dans mes cheveux. Je posai mes doigts tremblants sur le dos minuscule de mon enfant.

« Comment va-t-on l’appeler ? demanda ma mère avec un demi-sourire. »

« Léo, répondis-je sans la moindre hésitation. Léo Vance. Le nom des Delcourt s’arrête aujourd’hui. »

Ma mère hocha la tête, sans ajouter un mot. Elle savait ce que ce choix signifiait.

Deux jours plus tard, la convalescence m’avait rendu assez de forces pour me tenir assise sans vertige. Maître Cassel fit son retour dans la chambre, cette fois avec une mallette de cuir noir plus sobre. Il attendit que l’infirmière finisse de changer le pansement chirurgical avant de s’installer sur le fauteuil d’invité.

« Voici les derniers développements juridiques, Clara, commença l’avocat en ouvrant son carnet de notes. Le dossier d’instruction est désormais blindé. »

« Qu’est-il advenu d’eux ? demandai-je en berçant Léo dans mes bras. »

« Mara Delcourt et Julien Perrin ont été mis en examen pour escroquerie en bande organisée, blanchiment de capitaux et faux et usage de faux dans le cadre de leurs montages transfrontaliers. Le juge a rejeté leur demande de mise en liberté sous caution en raison du risque avéré de fuite vers l’étranger. Mara dort à la maison d’arrêt pour femmes depuis hier soir. Aucun de ses comptes n’est accessible ; l’administration fiscale a lancé un redressement massif sur toutes ses activités fictives de courtage. Elle risque jusqu’à sept ans de prison ferme. »

Je regardai par la fenêtre. Le ciel était limpide, d’un bleu acier.

« Et Ethan ? »

Maître Cassel eut une moue dédaigneuse.

« Monsieur Delcourt a passé quarante-huit heures en garde à vue. Il a été mis en examen pour abus de confiance aggravé, vol par ruse et captation illicite de données d’authentification biométrique sur personne en état de particulière vulnérabilité. Le procureur a également retenu la qualification de mise en danger délibérée de la vie d’autrui, compte tenu du contexte médical dont il avait parfaitement connaissance. »

« Il est en prison ? »

« Il a été placé sous contrôle judiciaire strict avec interdiction d’entrer en contact avec vous ou de s’approcher de votre fils à moins de cinq cents mètres. Son passeport a été confisqué. Sur le plan patrimonial, c’est une débâcle totale pour lui. La société de communication qu’il dirigeait est en cessation de paiements : les retraits frauduleux qu’il a autorisés au profit de sa sœur ont vidé la trésorerie opérationnelle. Les créanciers ont demandé la liquidation judiciaire. »

Maître Cassel sortit un épais document relié et un stylo plume en argent.

« J’ai préparé l’assignation en divorce pour faute exclusive. Elle inclut la déchéance totale de ses droits parentaux au titre du préjudice causé et de l’abandon manifeste des devoirs conjugaux ayant mis en péril la vie de l’enfant et de la mère. Tout ce que vous avez à faire, c’est de signer ici. »

Je pris le stylo. Mes doigts ne tremblaient plus. La jeune femme effacée qui cherchait désespérément à se faire aimer d’une belle-famille toxique et d’un mari veule s’était éteinte sur la table d’opération du bloc trois. Celle qui tenait la plume désormais était une mère prête à tout pour protéger son foyer.

Je signai d’un trait net et assuré.

« Que devient sa famille ? demandai-je en lui rendant le document. Ses parents ? »

« Ils ont tenté d’engager un ténor du barreau parisien pour défendre leur fils et leur fille, répondit ma mère en se levant pour ajuster le plaid sur mes jambes. Mais pour payer les honoraires, ils ont dû hypothéquer leur maison de famille en Normandie. Les amis de Mara ont disparu. Le milieu mondain qu’ils fréquentaient leur tourne le dos. Le scandale financier a fuité dans la presse économique ce matin. Tout le monde sait désormais que le grand train de vie des Delcourt reposait sur le pillage systématique de tes comptes personnels et la fraude fiscale. »

Le lendemain après-midi, alors que je m’apprêtais à quitter la clinique en fauteuil roulant avec mon fils endormi contre mon torse, un mouvement agité troubla le calme du hall d’accueil.

À travers les grandes baies vitrées donnant sur le parvis, j’aperçus Ethan.

Il avait vieilli de dix ans en soixante-douze heures. Il portait un costume froissé, la chemise ouverte sans cravate, les cheveux en désordre. Il errait derrière la ligne de sécurité que deux gardes en uniforme lui interdisaient de franchir. Il tenait à la main un petit paquet entouré d’un ruban bleu décoloré, sans doute un doudou ou un hochet acheté à la hâte dans une boutique de gare.

Dès qu’il me vit apparaître dans le hall, son visage se décomposa. Il cria mon nom à travers la vitre, mais le double vitrage phonique étouffa sa voix, la réduisant à un mime grotesque et pathétique. Il frappa doucement contre le verre avec la paume de sa main, suppliant du regard, des larmes inondant ses joues creuses.

Je ne m’arrêtai pas. Je ne ralentis même pas l’allure de mon fauteuil.