« Peu importe vos menaces. L’argent est sur mon compte personnel aux îles Caïmans. Même si vous portez plainte, les démarches prendront des années. Ethan est son mari, il avait procuration sur ce compte commun. C’est un litige civil. Vous ne pouvez rien contre moi. Maintenant, laissez-moi sortir. »
Ma mère eut un petit rire sec, sans joie.
« Votre compte aux Caïmans ? Vous voulez parler du compte domicilié chez Apex Horizon Trust, ouvert sous le nom de prête-nom de votre société écran panaméenne, Blue Lagoon Holdings ? »
Mara s’arrêta net.
« Vous croyez vraiment que je vous ai laissé dilapider l’héritage de ma fille pendant un an sans placer des balises sur chaque centime ? reprit ma mère en s’approchant d’elle. Vous pensiez que j’étais aveugle ? Lorsque vous avez commencé à siphonner les comptes de l’agence de communication de votre frère il y a six mois, nous avons documenté chaque mouvement. Chaque fausse facture d’honoraires, chaque fausse commission de courtage. Mais il nous manquait un élément matériel incontestable : la preuve formelle d’une fraude informatique commise sciemment avec captation de données biométriques et abus de faiblesse sur personne vulnérable. »
Maître Cassel tourna les pages du dossier avec une précision de métronome.
« Le compte fiducié contenait un protocole d’alerte bancaire automatique. Au moment précis où monsieur Delcourt a validé le transfert avec l’empreinte dérobée de son épouse sous sédatif, le parquet financier a été notifié en temps réel. Le juge d’instruction de permanence a délivré une ordonnance de blocage conservatoire il y a quarante-cinq minutes. Les cent mille dollars ne sont jamais arrivés aux Caïmans. Ils sont gelés à la Banque Centrale. Tout comme les comptes personnels de monsieur Delcourt, les vôtres, et les avoirs résiduels de la société de monsieur Perrin. »
« Quoi ? hurla Mara, perdant toute contenance. Julien n’a rien à voir avec ça ! »
« Julien Perrin a tout à voir avec ça, grinça Maître Cassel. C’est lui qui a fourni les coordonnées du compte offshore pour blanchir les sommes détournées de la société d’Ethan. Il espérait combler le trou de son propre chantier naval en faillite. Il a été interpellé par la brigade financière en bas de cet immeuble il y a dix minutes, alors qu’il vous attendait au volant de sa voiture. »
Un bruit étouffé s’échappa de la gorge de Mara. Elle laissa glisser son sac à main, qui tomba lourdement sur le carrelage en produisant un bruit mat de cuir et de métal doré.
Ethan se tourna lentement vers sa sœur, les yeux écarquillés par une stupéfaction teintée d’horreur.
« Tu… tu utilisais cet argent pour Perrin ? Tu n’avais pas de dettes de jeu ? »
« Ferme-la, Ethan ! cracha-t-elle soudain avec une haine pure, le masque de la sœur fragile volant définitivement en éclats. Tu n’as jamais été capable de gérer ta boîte sans l’argent de cette famille de parvenus ! Si tu n’avais pas été aussi lâche et incapable de t’affirmer, on n’en serait pas là ! Julien au moins a de l’ambition ! Il sait ce qu’il veut faire d’une vie ! Toi, tu n’es qu’un toutou entretenu qui s’écrase dès que sa belle-mère lève un sourcil ! »
Ethan parut recevoir une gifle en plein visage. Il chancela, la main appuyée contre le chambranle de la porte. L’illusion dans laquelle il s’était drapé pour justifier sa trahison venait de se désintégrer sous ses yeux. Il n’avait pas sauvé sa sœur héroïquement au détriment de sa femme ; il s’était simplement fait manipuler par une escroc sans scrupules qui l’avait dépouillé tout en le poussant à assassiner symboliquement sa propre épouse.
Une contraction aiguë me tordit l’abdomen. Une douleur fulgurante, comme une déchirure interne, me fit arquer le dos. Le moniteur s’emballa aussitôt, émettant un sifflement strident et continu.
L’infirmière se précipita sur les commandes murales, appuyant sur le bouton d’urgence rouge.
« Madame Vance, le rythme fœtal chute ! La fréquence passe sous les quatre-vingts battements par minute ! Il y a un début de décollement placentaire ! »
La porte s’ouvrit à la volée, laissant entrer deux brancardiers et une anesthésiste en tenue verte, masque baissé sous le menton.
« On l’emmène immédiatement ! ordonna l’anesthésiste en déverrouillant les freins du lit médicalisé. Alerte au bloc obstétrical, préparez la célocurine et le monitorage lourd ! »
Ethan tenta de s’approcher du lit, les larmes aux yeux, les mains tendues en avant.
« Clara ! Clara, pardonne-moi, je t’en supplie, je ne savais pas… Je t’aime, Clara, laisse-moi venir avec toi ! »
Je le regardai droit dans les yeux, malgré le voile noir qui commençait à obscurcir ma vue et la douleur atroce qui me broyait le bassin. Dans ce regard, il ne trouva ni colère, ni supplication, ni le pardon qu’il mendiait. Il n’y trouva qu’un vide absolu, le néant glacial d’un amour mort et enterré.
« Ne t’approche jamais de mon fils, soufflai-je avant que le lit ne bascule dans le couloir. Tu n’es plus rien pour nous. Rien d’autre qu’un voleur. »
Les deux agents de sécurité plaquèrent Ethan contre le mur du couloir alors qu’il tentait de suivre le brancard. Les portes battantes du bloc opératoire se refermèrent sur moi dans un claquement sourd, coupant le son de ses sanglots et les imprécations hystériques de sa sœur.
L’anesthésie générale agit en quelques secondes. Une vague froide et bienfaisante remonta le long de ma veine, chassant la lumière crue des scialytiques, les voix urgentes des chirurgiens et l’odeur d’antiseptique.
Le réveil fut une lente remontée des profondeurs d’une eau sombre.
La première chose que je perçus fut une douce chaleur sur ma poitrine. Un poids minuscule, régulier, vibrant d’une vie fragile et tenace.
J’ouvris difficilement les yeux. La chambre était baignée par la lumière dorée d’une fin d’après-midi d’automne. Les machines ne sonnaient plus avec cette panique agressive. Un ronronnement feutré et rassurant berçait la pièce.