Le froid de la nuit mordit férocement son visage lorsqu’elle franchit la porte d’entrée. Une pluie battante avait remplacé le brouillard. Portant Martha à bout de bras, ses pieds nus déchirés par les graviers coupants de l’allée, Victoria courut vers les dépendances.

Elle installa le corps inerte de Martha sur la banquette arrière de son véhicule, prit le volant et démarra en trombe, les pneus crissant sur la gadoue.

Dans le rétroviseur, une lumière s’alluma au deuxième étage : Julian Vance observait son départ avec un regard calculateur, croyant sans doute que l’héritière prenait la fuite avec ses trésors, lui laissant le champ libre pour dépecer le manoir.

La route serpentait à travers les gorges brumeuses de la vallée. Les essuie-glaces battaient à une cadence infernale, incapables d’évacuer les trombes d’eau.

À l’arrière, les râles de Martha devenaient de plus en plus faibles.

« Tiens bon ! criait Victoria à travers ses larmes, écrasant l’accélérateur, les mains blanchies sur le volant. Tiens bon, je t’en supplie ! Je ne te laisserai pas mourir dans cette fange ! Regarde-moi, Martha ! Regarde ta fille ! »

Le virage du pont de pierre apparut trop tard à travers l’obscurité. La chaussée inondée provoqua un aquaplanage brutal ; la lourde berline dérapa, percuta violemment le parapet dans un bruit assourdissant de tôle froissée et d’étincelles, avant de s’immobiliser en travers de la voie, le radiateur fumant dans la nuit noire.

Le silence retomba, troublé seulement par le sifflement de la vapeur d’eau.

Victoria avait heurté le volant de plein fouet. Le sang coulait le long de son front, tachant ses yeux d’un voile rouge. Son épaule droite hurlait de douleur, probablement démise. Mais la vision du corps immobile de Martha sur la banquette arrière fit taire toute sensation physique.

Poussant la portière déformée de son épaule valide, Victoria s’extirpa de l’habitacle. La clinique du Dr Miller n’était plus qu’à cinq cents mètres, de l’autre côté de la colline, visible à travers les arbres grâce à sa lanterne rouge d’urgence.

Sans un regard pour la voiture en feu, sans hésiter, Victoria tira Martha hors du véhicule. Avec un effort surhumain, ignorant la douleur fulgurante qui lui broyait l’épaule, elle hissa la vieille servante sur son dos, ses bras s’accrochant désespérément à son cou.

Chaque pas était une agonie. La boue engloutissait ses chevilles nues. Les ronces déchiraient sa robe bordeaux autrefois si précieuse, réduisant la soie en lambeaux informes imbibés d’eau croupie et de terre noire. La pluie glaciale la fouettait impitoyablement, exactement comme l’eau qu’elle avait jetée au visage de cette femme quelques heures plus tôt.

C’était une pénitence vivante, une marche rédemptrice où chaque mètre parcouru lavait une année d’infamie et de morgue.

« Pardonne-moi… soufflait Victoria en titubant, trébuchant sur une racine, s’écorchant les genoux avant de se relever avec un hurlement de bête blessée. Je t’en prie… Dieu du ciel, donnez-lui la vie et reprenez tout le reste… reprenez le manoir, reprenez l’or… mais laissez-moi ma mère… »

Lorsqu’elle atteignit enfin le perron de fer forgé de la clinique, Victoria n’était plus qu’une créature spectrale, couverte de boue et de sang, s’effondrant de tout son poids contre la porte en bois massif.

Elle frappa de son poing brisé, encore et encore, jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent.

« Richard ! À l’aide… Richard ! »

La porte s’ouvrit brusquement sur la lumière aveuglante du vestibule. Le Dr Miller apparut, un stéthoscope à la main, prêt à repousser un intrus. En découvrant le spectacle qui s’offrait à lui, le vieux médecin lâcha son instrument dans un cri de stupeur.

L’héritière orgueilleuse des Sterling était à genoux sur son paillasson, trempée jusqu’aux os, protégeant de son propre corps le cadavre apparent de sa domestique.

« Sauvez-la, supplia Victoria d’un murmure rauque avant de sombrer dans l’inconscience. Sauvez ma mère… »

Trois jours s’écoulèrent dans les limbes.

Lorsque Victoria émergea des ténèbres, la première chose qui frappa ses sens fut l’odeur rassurante d’antiseptique et le tintement métallique d’une perfusion. La lumière du soleil filtrait à travers de simples rideaux de lin blanc.

Son bras droit était enserré dans un bandage rigide, et un pansement barrait son front meurtri.

Assis au pied de son lit, le visage creusé par des nuits de garde ininterrompues, le docteur Miller buvait une tasse de thé fumant. En voyant les paupières de la jeune femme papillonner, il posa doucement sa tasse.

« Ne bougez pas trop vite, dit-il d’une voix enrouée mais apaisée. Vous avez une fracture de la clavicule et une commotion cérébrale sévère. Vous avez failli mourir d’hypothermie sur ce sentier. »

Victoria ne s’inquiéta ni de ses blessures, ni de son sort. Son regard affolé balaya la pièce d’une pâleur mortelle.

« Martha… ? parvint-elle à articuler, les lèvres gercées. »

Le médecin posa une main chaleureuse sur les doigts bandés de Victoria.

« Elle a traversé une crise cardiaque suivie d’une pneumonie foudroyante. Dix minutes de plus dans cette mansarde, ou cinq minutes de plus sur cette route, et elle était perdue. Nous avons dû la réanimer deux fois cette nuit-là. »

Il fit une pause, un demi-sourire bienveillant adoucissant enfin la sévérité de ses yeux gris.

« Elle est hors de danger, Victoria. Elle dort dans la chambre voisine. Ses constantes sont stables. C’est un véritable miracle… ou plutôt, c’est votre entêtement qui l’a sauvée. »

Une larme solitaire glissa sur la tempe de Victoria, se perdant dans ses cheveux emmêlés. Pour la première fois depuis la mort de son père adoptif, ce n’était pas une larme d’orgueil blessé ou de panique, mais une larme de pure gratitude.

« Elle sait ? murmura la jeune femme. »

« Elle sait qui l’a portée sur cinq cents mètres de boue et de ronces avec une épaule démise, répondit le docteur. Elle sait que sa fille a risqué sa propre vie pour préserver la sienne. Et pour une mère, Victoria, cela efface bien des outrages. »

La porte de la chambre s’ouvrit alors avec fracas.