« Non… Je ne suis pas elle. Je ne serai jamais elle », suffoqua-t-elle, vidant le verre d’un trait sec.
Soudain, un craquement discret se fit entendre depuis le rez-de-chaussée, suivi par un bruissement feutré dans le couloir de l’aile ouest — celle où se trouvaient les bureaux d’Arthur Sterling, demeurés sous scellés privés depuis son enterrement.
L’esprit de Victoria s’enflamma : les originaux. Si Miller avait une copie du dossier, les actes originaux, le testament manuscrit et les lettres scellées devaient obligatoirement être enfermés dans le coffre-fort mural dissimulé derrière la bibliothèque de chêne d’Arthur.
Descendant l’escalier pieds nus, vêtue d’un peignoir noir fluide, Victoria glissa sans un bruit sur le marbre encore taché du drame de l’après-midi. La porte du bureau était entrouverte ; une lueur timide filait à travers l’interstice.
Le cœur battant la chamade, pensant surprendre Martha ou le docteur en train de dérober des preuves, Victoria poussa violemment la porte en chêne massif.
« Je vous tiens— ! »
Elle s’interrompit net. Ce n’était ni le médecin, ni la servante.
Devant le coffre ouvert, une silhouette masculine en complet gris anthracite tenait une liasse de documents épais et un carnet noir relié de cuir. En entendant l’irruption, l’homme se retourna avec un calme déconcertant, remettant en place ses lunettes d’écaille.
« Bonsoir, Victoria, dit-il avec un sourire poli qui n’atteignait pas ses yeux perçants. Vous avez le sommeil bien léger pour une jeune femme dont l’univers vient de s’effondrer. »
« Maître Vance… murmura Victoria, le souffle coupé. Que faites-vous ici à cette heure ? Et comment avez-vous ouvert ce coffre ? »
Julian Vance était le conseiller juridique exclusif des Sterling depuis une dizaine d’années. C’était un homme méthodique, d’une politesse clinique, qui avait géré de main de maître la succession complexe d’Arthur. Mais en prononçant son nom, l’esprit de Victoria fut traversé par un éclair : Vance. Le même patronyme que Martha.
« Vance… balbutia-t-elle, sentant le sol se dérober à nouveau sous ses pas. Vous… vous avez un lien avec elle ? »
L’avocat rangea méticuleusement les papiers dans une mallette de cuir noir avant de refermer la porte blindée du coffre avec un déclic sinistre.
« Martha Vance était la sœur aînée de mon père, Victoria. Ce qui fait de nous des cousins germains, techniquement parlant. Bien que mon père ait réussi à s’élever dans la société grâce aux études financées par… ironie du sort… le grand-père d’Arthur Sterling lui-même, ma famille n’a jamais oublié d’où elle venait. Contrairement à vous. »
Victoria tenta de retrouver son assurance hautaine, relevant le menton :
« Vous volez les archives du domaine ! Je vais appeler la police ! Vous travaillez pour moi, Julian ! Je vous paie des honoraires astronomiques ! »
« Vous ne me payez plus rien depuis l’instant où le docteur Miller vous a notifié l’existence de la clause résolutoire, répondit l’avocat d’une voix froide comme une lame. Vos comptes personnels sont d’ores et déjà gelés à titre conservatoire. Quant à la police… je serais curieux de voir ce que vous leur direz quand ils découvriront ce qui repose réellement dans ce carnet noir. »
Il tapota le carnet de cuir qu’il venait de glisser dans sa serviette.
« Que voulez-vous dire ? » demanda Victoria, une goutte de sueur froide coulant le long de sa tempe.
Julian s’approcha d’elle, réduisant la distance jusqu’à ce que son ombre menaçante recouvre entièrement la jeune femme.
« Vous pensiez que Martha vous avait abandonnée par honte ? Par misère ? Vous êtes tellement ignorante des réalités du monde, Victoria. En 1994, Arthur Sterling n’était pas le patriarche bienveillant que tout le monde croyait. C’était un spéculateur sans scrupules, acculé par des dettes de jeu et menacé par des créanciers dangereux. Sa femme Eléonore ne pouvait pas concevoir d’héritier, et les termes de l’usufruit familial stipulaient que sans enfant légitime avant son quarantième anniversaire, le domaine retournait à la branche cadette de la famille. »
L’avocat marqua une pause, ses yeux dardés sur les traits pâles de Victoria.
« Martha était alors une jeune aide-soignante employée dans la propriété. Arthur l’a séduite, abusée, puis, lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte, il l’a séquestrée dans un pavillon de chasse jusqu’à la délivrance. Le docteur Miller a été forcé de pratiquer l’accouchement dans le plus grand secret sous peine de voir sa licence détruite. Quand vous êtes née, Arthur a posé un ultimatum à ma tante : signer l’acte d’adoption au bénéfice d’Eléonore et accepter de devenir la nourrice anonyme, la servante dévouée qui resterait à vos côtés jour et nuit sans jamais révéler sa maternité… ou bien être jetée dans un asile psychiatrique avec la complicité de juges corrompus, tandis que vous seriez abandonnée à l’Assistance publique. »
Les mots résonnaient dans la tête de Victoria comme des coups de marteau.
« Elle s’est sacrifiée… pour que je reste ici ? » murmura-t-elle, les yeux écarquillés.
« Elle a passé trente ans à récurer les planchers sur lesquels vous marchiez, à laver le linge que vous souilliez de votre caprice, à subir vos insultes et vos gifles, uniquement pour s’assurer que sa fille ait un avenir, un toit et une éducation de reine, répondit Julian avec un mépris souverain. Arthur a été rongé par le remords à la fin de ses jours. Il a rédigé cette clause pour forcer le destin, espérant qu’au fond de vous résidait ne serait-ce qu’une étincelle d’humanité capable de reconnaître Martha. Mais vous n’êtes devenue que le miroir grossissant de la cruauté d’Arthur. »
« Et vous… qu’est-ce que vous cherchez ? » bredouilla Victoria, reculant vers la porte. « Si vous me haïssez tant, pourquoi ne pas avoir tout révélé au tribunal ? »
Un sourire carnassier étira les lèvres de l’avocat.