Margaret serra les dents. « Rien qui te regarde, Emma. Il y a des affaires d’adultes, des décisions que ton père et moi avons dû prendre… »
Un fracas retentit au rez-de-chaussée, suivi de cris étouffés. Daniel fronça les sourcils, fit un pas vers la porte, mais avant qu’il n’ait pu tourner la poignée, celle-ci s’ouvrit violemment vers l’intérieur.
C’était Marc, le chef de la sécurité, le souffle court, une marque rouge barrant sa mâchoire. « Monsieur… Madame… je suis désolé. Elle s’est débattue comme une diablesse. Elle a brisé une vitre avec un candélabre pour récupérer son sac qu’on avait confisqué. Elle monte. »
Derrière lui apparut Vanessa.
Elle ne criait plus. Son calme soudain était infiniment plus terrifiant que sa rage quelques instants plus tôt. Ses cheveux blonds formaient des mèches poisseuses autour de son visage émacié, et ses yeux brillaient d’une lucidité venimeuse. Dans sa main droite, elle ne tenait pas une arme, mais une pochette en cuir noir usé, fermée par un épais ruban adhésif déchiré.
« Laisse-la entrer, Marc, » ordonna Emma en se levant lentement.
« Emma, non, » intervint Daniel en s’interposant.
« Laisse-la, Daniel. Il faut que ça s’arrête aujourd’hui. »
Vanessa pénétra dans la chambre. Elle ignora totalement Daniel et ne jeta qu’un regard dédaigneux à Emma. Toute son attention était fixée sur Margaret, qui avait reculé jusqu’à heurter le manteau de la cheminée.
« Tu pensais que papa avait tout brûlé avant de mourir, n’est-ce pas ? » susurra Vanessa en caressant la pochette en cuir. « Tu pensais que parce que tu avais nettoyé son coffre-fort à la banque dans les deux heures suivant son décès, personne ne trouverait jamais sa cachette du pavillon de chasse ? »
Le visage de Margaret se vida instantanément de toute couleur. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
« De quoi s’agit-il, Vanessa ? » demanda Daniel, restant sur ses gardes à quelques pas de la jeune femme.
Vanessa se tourna enfin vers Emma. Il y avait dans son regard un mélange déchirant de rancœur et d’une étrange pitié. « Elle t’a élevée dans une cage dorée, petite sœur. Elle a fait de toi la fille parfaite, l’héritière modèle, pendant qu’elle me traitait de folle, de paria, de bonne à rien. Sais-tu pourquoi ? Parce que tu ressembles à notre père. Parce que tu as son honnêteté naïve. Elle savait que si tu apprenais ne serait-ce qu’un dixième de ce qu’ils ont fait, tu serais allée toi-même dénoncer toute la famille. »
Elle jeta la pochette en cuir sur le lit, aux pieds d’Emma.
« Ouvre-la, » ordonna Vanessa. « Regarde ce que ton mariage de conte de fées célèbre réellement. »
Emma hésita une seconde. Ses doigts effleurèrent le cuir glacé. À l’intérieur reposaient des liasses de documents jaunis, des relevés bancaires émanant de paradis fiscaux, mais surtout, un carnet à la couverture toilée noire, rempli de l’écriture manuscrite et serrée de son père, Arthur Valmont.
Emma ouvrit le carnet à la première page marquée d’un signet rouge. La date remontait à vingt-deux ans en arrière.
« 14 octobre. L’inspection des comptes du consortium Laurent & Valmont s’annonce catastrophique. Julien a découvert le trou de huit millions d’euros. Il refuse notre proposition de régularisation sous la table. Il menace de saisir le procureur dès lundi matin. Margaret dit qu’il n’y a pas d’autre solution. Si Julien parle, c’est la faillite, la prison, et la fin de notre nom. Elle a contacté quelqu’un par l’intermédiaire de son cousin. Dieu me pardonne. »
Emma sentit son cœur s’arrêter. Julien. Julien Laurent. L’ancien associé de son père, dont le portrait ornait encore le hall d’entrée du siège social. L’histoire officielle racontait que Julien s’était tué dans un accident de voiture sur une route de montagne par une nuit de brouillard, alors qu’il rentrait d’un voyage d’affaires. Une tragédie qui avait poussé la famille Valmont à racheter les parts de la veuve pour une bouchée de pain, sauvant ainsi miraculeusement la société.
Emma tourna la page, les mains prises d’un tremblement incontrôlable.
« 18 octobre. C’est fait. La voiture a quitté la route au col des Glières. Les freins ont lâché, comme convenu. La police a conclu à un accident dû à la vitesse et à la météo. Margaret a détruit les registres comptables que Julien gardait chez lui lors de notre visite de condoléances à sa veuve. Nous sommes sauvés, mais mon âme est damnée. Chaque fois que je regarde nos filles, je vois le fantôme de Julien. »
Un silence sépulcral envahit la pièce. Emma releva des yeux horrifiés vers sa mère.
« C’est… c’est un cauchemar, » murmura Emma. « Maman… dis-moi que papa délirait. Dis-moi que ce n’est pas vrai. »
Mais Margaret ne regardait plus personne. Elle fixait le plancher, les yeux vitreux, anéantie par la résurrection brutale de ce fantôme enfoui depuis plus de deux décennies.
« Julien voulait nous détruire ! » finit-elle par lâcher dans un souffle rauque, relevant enfin la tête, une lueur de défi désespéré dans le regard. « Vous étiez des bébés ! Vous aviez deux et quatre ans ! Nous allions être jetés à la rue, déchus, montrés du doigt par toute la ville ! Ton père était faible, Emma ! Il n’avait pas le courage de protéger ce que nous avions bâti. Il a paniqué. C’est moi qui ai dû prendre les choses en main. C’est moi qui ai sauvé cette famille ! »
« Tu as commandité un meurtre ! » cria Emma, se levant d’un bond, la douleur de sa blessure oubliée dans un torrent d’effroi. « Tu as fait tuer l’oncle Julien ! Et papa… mon Dieu, papa est mort en sachant cela ? »