Daniel tenait fermement le téléphone portable, l’écran illuminé affichant déjà les trois chiffres du secours d’urgence. Ses phalanges étaient blanches. Ses yeux sombres, d’ordinaire si mesurés, transperçaient Margaret avec une sévérité implacable.
« Pourquoi as-tu si peur de la police, Margaret ? » répéta-t-il, la voix basse, tranchante comme une lame d’acier trempé.
Margaret ne répondit pas tout de suite. Ses lèvres parcheminées tremblaient. Sa main, d’ordinaire si manucurée et maîtresse de chaque geste mondain, flottait dans le vide avant de retomber lourdement le long de sa robe en taffetas émeraude. Ses yeux allaient et venaient convulsivement entre l’invité qui gardait son smartphone braqué sur la scène, les deux agents de sécurité maintenant Vanessa au sol, et le visage blême de sa fille aînée.
« Daniel… s’il te plaît, » balbutia-t-elle, cherchant désespérément à moduler sa voix pour lui redonner cette autorité bourgeoise qui avait toujours régi la famille. « Regarde autour de toi. Il y a des journalistes dans l’antichambre. Les de Courcy sont là. Les investisseurs de ton père sont là. Un scandale pareil… une plainte officielle… cela détruirait l’entreprise. Cela détruirait notre réputation à tous. Vanessa est malade. Elle fait une dépression nerveuse. Nous devons gérer cela en famille. »
« Une dépression nerveuse ? » cracha Daniel en pointant le visage ensanglanté d’Emma. « Elle vient d’attaquer ma femme avec un tesson de bouteille ! Ce n’est pas une crise familiale, Margaret, c’est une tentative de meurtre en plein jour. »
Au sol, maintenue sans ménagement par les deux colosses du service d’ordre, Vanessa se mit à rire. Ce n’était pas un rire de folie pure, mais un ricanement guttural, plein de haine, de dégoût et d’un triomphe amer. Sa robe de demoiselle d’honneur, déchirée à l’épaule, était souillée de vin rouge et de poussière.
« Dis-lui, maman ! » éructa Vanessa, sa voix éraillée déchirant le murmure étouffé de la foule. « Dis-lui pourquoi les flics ne doivent surtout pas venir fouiller chez nous ! Dis à ton gendre parfait, à ton petit prince héritier de la finance, sur quel tas de cadavres tu as bâti ton petit empire de faux-semblants ! »
« Tais-toi, Vanessa ! Par pitié, tais-toi ! » cria Margaret avec une ferveur presque hystérique, perdant instantanément tout vestige de dignité.
Emma sentit la tête lui tourner. La douleur pulsait à la racine de ses cheveux, mais ce n’était rien comparé au vertige intérieur qui venait de la saisir. Depuis son enfance, elle avait été la fille docile, brillante, discrète, celle qui réparait toujours les pots cassés par Vanessa. Vanessa, l’enfant terrible, capricieuse, adulée puis rejetée par un père autoritaire mort cinq ans plus tôt d’une crise cardiaque foudroyante. Mais en cet instant précis, en observant la panique brute qui défigurait sa mère, Emma comprit que le puzzle de sa vie manquait de ses pièces maîtresses.
« Daniel, » murmura Emma en posant une main tremblante sur le bras de son époux. « Attends. »
Daniel baissa les yeux vers elle, inquiet. « Emma, tu saignes. Tu as besoin de points de suture. »
« Le docteur Moreau est parmi les invités, » dit-elle d’une voix qui s’affermissait malgré elle. « Qu’il monte dans la suite avec nous. Mais fais vider cette pièce. Tout le monde dehors. Maintenant. »
Daniel comprit immédiatement. Se tournant vers le maître d’hôtel et le chef de la sécurité, il donna des ordres d’une précision militaire. « La réception est terminée. Faites évacuer les invités par les jardins. Que personne ne quitte les lieux avec des enregistrements sans parler à notre service juridique. Emmenez Vanessa dans le bureau du rez-de-chaussée. Verrouillez la porte et restez devant. Margaret… vous montez avec nous. »
Margaret tenta de protester, invoquant la bienséance, mais Daniel lui jeta un regard si glacial qu’elle se mura dans un mutisme coupable.
Dix minutes plus tard, le tumulte de la salle de bal s’était mué en un silence ouaté dans la suite nuptiale du premier étage. Le docteur Moreau, un vieil ami de la famille aux mains expertes et au regard embarrassé, venait de poser quatre points de suture papillon sur la tempe d’Emma après avoir soigneusement désinfecté la plaie.
« Pas de commotion apparente, Emma, » souffla le médecin en refermant sa trousse en cuir. « Mais vous devriez passer un scanner d’ici demain. Et… pour ce qui s’est passé en bas… »
« Merci, docteur, » coupa Daniel en lui ouvrant la porte. « Nous nous chargeons de la suite. Pas un mot à quiconque. »
Une fois la porte refermée, la pièce sembla se rétrécir. Emma était assise sur le bord du lit à baldaquin, encore vêtue de sa robe de mariée en soie sauvage dont le corsage portait quelques éclaboussures écarlates. En face d’elle, Margaret se tenait debout près de la cheminée en marbre, les bras croisés, le regard fuyant. Daniel, adossé contre la lourde porte en chêne, barrait toute échappatoire.
« Maman, » commença Emma, sa voix résonnant étrangement dans le calme de la chambre. « Tu vas parler. De quoi Vanessa parlait-elle ? Pourquoi as-tu eu cette réaction quand Daniel a pris le téléphone ? »
Margaret laissa échapper un soupir tremblant, lissant nerveusement les plis de sa robe. « Votre sœur a toujours été instable, vous le savez. Depuis la mort de votre père, elle est persuadée que nous l’avons spoliée. Elle raconte n’importe quoi pour attirer l’attention. Elle voulait simplement gâcher ton mariage parce qu’elle ne supporte pas de te voir heureuse. »
« Tu mens, » répliqua Emma sans hausser le ton. C’était la première fois de sa vie qu’elle osait s’adresser à sa mère sur ce ton. « Tu as regardé cet homme qui filmait comme s’il tenait un pistolet sur ta tempe. Tu ne te souciais pas de mon état, tu te souciais uniquement de la présence de la police. Qu’est-ce qu’elle sait, maman ? Qu’est-ce que tu caches ? »