Un rire nerveux, presque dément, résonna dans le corridor.
— Grand-mère… toujours à jouer les gardiennes du temple. Tu ne tireras pas sur ton petit-fils préféré. Donne-moi cette clé USB, Claire ! Les hommes qui sont en bas ne travaillent pas pour la gloire. Si je ne leur livre pas les disques de données avant minuit, ils mettront le feu au manoir avec vous à l’intérieur ! Vous n’avez aucune issue !
— Tu as déjà brûlé notre nom, Éric, répondit la vieille femme. Le reste n’est que de la cendre.
Un coup violent heurta la porte. Le bois gémit sous l’impact d’un coup d’épaule. Puis un second.
Madeleine épaula le fusil, visa exactement à hauteur d’homme au centre du panneau supérieur, et pressa la première détente.
Le coup de feu déchira l’espace confiné de la chambre dans un éclair aveuglant et un vacarme assourdissant. La décharge de plombs pulvérisa le bois, projetant des éclats de chêne à travers le couloir. Un juron étouffé retentit de l’autre côté, suivi d’un bruit de chute.
— Il n’est pas mort, constata froidement Madeleine en réarmant mentalement le second percuteur. J’ai tiré un peu trop haut exprès. La prochaine sera pour la poignée.
Mais aucun autre assaut ne suivit. Au lieu de cela, des bruits de lutte féroce éclatèrent dans la galerie des tableaux, quelques mètres plus loin. Des cris d’hommes, le son mat d’un corps projeté contre une console de marbre, et la voix tonitruante du général Moreau.
— Traître ! Espèce de misérable !
Claire ne put rester immobile. Malgré la douleur lancinante qui lui sciait les côtes, elle rampa jusqu’à la porte entrouverte par l’impact. Madeleine tenta de la retenir d’un geste de la main, mais la jeune femme écarta doucement le canon.
— Je dois voir, grand-mère. Je dois savoir.
Se relevant avec peine, s’appuyant au mur tapissé de soie ancienne, Claire avança dans le couloir éclairé par la lueur vacillante des veilleuses de secours que le générateur venait d’activer.
Au centre de la galerie, sous les portraits austères des ancêtres de la lignée Moreau, la confrontation atteignait son paroxysme.
Éric était au sol, le visage ensanglanté par les éclats de bois de la porte, tenant un pistolet automatique d’une main tremblante. Mais en face de lui, Armand n’avait pas d’arme à feu. Il tenait simplement sa vieille canne de parade en ébène ferré. Derrière lui, Thomas maintenait au sol l’un des mercenaires en civil, inconscient, après l’avoir désarmé à l’entrée de l’escalier.
— Lâche cette arme, Éric, ordonna Armand, dont le regard brûlait d’un mépris plus destructeur que n’importe quel projectile. Tu n’as jamais su ce que signifiait porter l’uniforme. Tu n’as jamais été qu’un voleur déguisé en héritier.
Éric braqua l’arme directement sur la poitrine de son père. Ses mains tremblaient convulsivement, la sueur coulant sur son front pâle, mêlée au sang d’une éraflure sur sa tempe.
— Recule, papa ! Recule ou je tire ! Tu as passé ta vie à me juger ! Rien n’était jamais assez bien pour toi ! Les félicitations de l’école de guerre, mes promotions au ministère… pour toi, je n’étais qu’une ombre, un fonctionnaire médiocre comparé à tes glorieuses campagnes ! Tu voulais de la grandeur ? J’en ai trouvé ! J’ai brassé plus d’argent en six mois que toute cette famille en un siècle !
— En vendant des armes qui tuent des innocents ? cria Claire en s’avançant dans la galerie, la voix brisée par la rage. En vendant la morphine destinée aux soldats blessés ? C’est ça ta grandeur, Éric ? Frapper ta propre sœur pour dissimuler ta boue ?
Éric tourna un regard affolé vers elle. L’apparition de Claire, le visage tuméfié mais le regard d’une pureté implacable, sembla briser le dernier lambeau de sa contenance.
— Toi… tu aurais dû te taire ! Tu as toujours été la préférée ! La petite sainte intouchable ! Si tu m’avais donné ce disque, j’aurais pu faire disparaître les traces ! Le nom des Moreau serait resté intact !
— Non, dit Armand, faisant un pas de plus vers le canon de l’arme sans marquer la moindre hésitation. Tu aurais laissé mon nom être traîné dans l’infamie une fois le cargo intercepté. Tu avais déjà négocié ta fuite vers une juridiction sans extradition. Tu as falsifié ma signature sur les ordres d’embarquement.
— Reste où tu es ! hurla Éric, le doigt blanchissant sur la queue de détente. Je te jure que je tire !
— Tire alors, répliqua le vieux général d’une voix d’outre-tombe. Tire sur ton père. Ajoute le parricide à la haute trahison et à la lâcheté. Montre au monde entier quelle sorte d’homme tu es réellement.
L’air dans la galerie semblait s’être raréfié. Personne ne respirait. Thomas se tenait prêt à bondir, mais la distance était trop grande. Madeleine, restée à l’entrée du couloir, pointait son fusil vers le jeune homme, mais l’angle était trop risqué pour Armand.
Tout reposait sur la volonté de deux hommes : l’un forgé par des décennies de devoir inflexible, l’autre consumé par l’avidité et le ressentiment.
Le regard d’Éric vacilla. Ses yeux glissèrent de la poitrine d’Armand à son visage d’acier, puis vers Claire, dont le regard ne manifestait aucune haine, seulement une pitié dévastatrice. Cette pitié fut le coup fatal porté à son ego boursouflé.
La main d’Éric s’affaissa d’un millimètre.
Ce fut l’instant précis qu’Armand attendait.
D’un mouvement d’une rapidité stupéfiante pour un homme de son âge, le général abattit sa canne d’ébène sur le poignet de son fils. Le choc sec fit voler le pistolet qui glissa sur le parquet ciré jusqu’aux pieds de Thomas. Dans le même élan, Armand saisit le revers du veston d’Éric, le fit pivoter et le plaqua violemment contre la console de marbre, maintenant son bras derrière son dos avec une prise de combat impeccable.
Éric poussa un cri de douleur alors que son visage était écrasé contre la pierre froide.