— Quand je suis arrivé pour déposer le dossier technique du bateau de Claire, dit Thomas d’une voix sourde, j’ai entendu les cris depuis l’allée. La porte de service était ouverte. Quand je suis entré dans la chambre, Éric venait de s’enfuir par l’escalier du jardin d’hiver. Claire était au sol, inconsciente. J’ai décroché le téléphone pour appeler les secours, et c’est là que vous êtes entré, mon général.
Armand ferma les yeux un instant. Lorsqu’il les rouvrit, la stupeur avait laissé place à une détermination glaciale, celle d’un officier supérieur en état de siège.
— Où est la clé USB maintenant ? demanda-t-il.
Claire désigna la doublure déchirée de son sac à main, jeté sous la coiffeuse.
— Il ne l’a pas trouvée. Elle est cousue à l’intérieur. Les copies des manifestes, les relevés bancaires cryptés et les listes de virements vers des sociétés écrans basées à Chypre y sont stockés.
— Alors la partie n’est pas terminée, trancha Madeleine, les doigts serrés sur son pommeau d’argent. Si Éric n’a pas les preuves, il sait qu’il n’a que quelques heures avant que Claire ne parle. Il ne va pas fuir à l’étranger les mains vides. Pas sans effacer la trace principale.
— La trace principale ? répéta Armand.
— Le hangar 14 au port du Havre, déclara la vieille dame. Le dernier convoi part cette nuit sur le cargo battant pavillon panaméen, le Baltic Horizon. Si ce navire quitte les eaux territoriales avec les caisses scellées au nom des Moreau, Armand, ton nom sera lié à jamais à un crime d’État. Même si tu parles demain, le contre-espionnage et la presse auront déjà les images. Éric a tout prévu pour te sacrifier et négocier son immunité avec ses commanditaires.
Armand sortit son téléphone de commandement de sa veste d’uniforme. Ses doigts tapèrent un numéro d’urgence militaire. Il porta l’appareil à son oreille, attendit trois tonalités, puis son visage s’assombrit encore davantage.
— Ligne coupée, dit-il. Le brouilleur tactique.
Thomas s’approcha immédiatement de la fenêtre et écarta le rideau d’un centimètre.
— Il n’a pas quitté la propriété seul. Il y a deux berlines noires stationnées au bout de l’allée des hêtres, feux éteints. Ils bloquent la grille principale.
Claire sentit son sang se figer dans ses veines.
— Il ne voulait pas seulement les documents… il voulait nous isoler.
— Il sait que s’il nous neutralise jusqu’à l’aube, le navire aura franchi la limite des eaux internationales, dit Armand d’une voix blanche. Il a engagé des professionnels. Les mercenaires qu’il employait pour la sécurité des convois de la fondation.
Le général se redressa de toute sa hauteur. L’homme brisé laissait place au stratège qui avait dirigé des régiments entiers en territoire hostile.
— Thomas, peux-tu démarrer l’ancien générateur de secours dans les sous-sols ?
— Oui, mon général. Mais il est situé sous l’aile est, près des anciennes écuries. Si des hommes surveillent le parc, ils me verront traverser la cour.
— Ils ne te verront pas si l’attention est portée ailleurs, répliqua Armand. Madeleine, reste ici avec Claire. Enfermez la porte à double tour. Prends le calibre 12 sous l’armoire de mon dressing.
La grand-mère esquissa un sourire dénué de toute gaieté.
— Ne t’inquiète pas pour nous, mon fils. J’ai appris à tirer avant même que tu n’apprennes à marcher. Veille plutôt sur ce qu’il te reste de devoir.
Armand posa une main ferme et chaude sur l’épaule de sa fille. C’était le premier geste de tendresse physique qu’il lui accordait depuis des années, lui qui avait toujours été avare d’effusions.
— Pardonne-moi, Claire. J’ai été aveuglé par ce que je voulais voir. J’ai cru qu’Éric était le soldat que je n’avais jamais réussi à faire de toi. Tu as montré plus de courage ce soir que lui en toute une existence. Je vais régler cela.
Claire serra la main rugueuse de son père.
— Fais attention. Il n’a plus rien d’un frère. C’est un monstre.
— Je sais ce qu’il est devenu, répondit le vieux militaire.
Armand et Thomas quittèrent la chambre à pas feutrés. Claire entendit le verrou massif claquer deux fois derrière eux, suivi du bruit métallique de la chaîne de sécurité. Madeleine se leva sans trembler, se dirigea vers le dressing et en ressortit avec un fusil de chasse à canon superposé. Elle brisa le canon, inséra deux cartouches de gros plomb qu’elle avait tirées d’un tiroir secret, et referma l’arme d’un coup sec.
— Assieds-toi au sol, contre le lit, Claire. Hors de l’axe de la fenêtre, ordonna Madeleine.
Claire obéit, le cœur battant à tout rompre. Dans le silence oppressant du manoir, chaque craquement du bois semblait annoncer une intrusion. Dehors, la pluie redoublait de violence, noyant les bruits de pas et les respirations.
Soudain, une détonation sourde déchira la nuit en provenance des jardins inférieurs. Une grenade assourdissante. Presque instantanément, les lumières du parc s’éteignirent, plongeant le domaine dans une obscurité totale, avant que le ronronnement lointain et rauque du vieux générateur diesel ne se fasse entendre depuis les profondeurs de la terre. Thomas avait réussi.
Mais à l’étage, le danger se rapprochait.
Des pas précipités résonnèrent dans le couloir principal. Des pas lourds, mais assurés. Une silhouette s’arrêta devant la porte de la chambre.
Une voix familière s’éleva à travers le bois massif, teintée d’une panique rageuse.
— Claire ! Ouvre cette porte ! Tu ne comprends rien à ce qui se passe ! Tu crois que le vieux va te sauver ? Il est fini ! Il n’a plus aucun pouvoir !
Éric.
Claire retint son souffle, plaquant sa main contre sa bouche pour étouffer un gémissement d’effroi. Les hématomes sur son corps semblaient se réveiller et brûler d’un feu nouveau au simple son de cette voix.
— Éric, répondit Madeleine d’un ton qui ne tremblait pas d’un iota. Fais un pas de plus vers cette poignée et je tire à travers le panneau. Tu sais parfaitement de quel côté se trouve la serrure.