Le parrain de la pègre ne haussait jamais la voix. Ceux qui le connaissaient savaient qu’un murmure de sa part était mille fois plus dangereux qu’une imprécation. Ses yeux, d’un gris d’orage implacable, s’attardaient sur Annelise Hart. La jeune femme, fille d’une lignée réputée intouchable du milieu financier clandestin, perdait pied seconde après seconde. Sa robe en velours sombre, sculptée pour rehausser sa prestance royale, ne dissimulait plus le tremblement convulsif de ses épaules.
— Tu n’as pas répondu à ma question, Annelise, articula Everett avec une lenteur calculée qui résonna dans chaque recoin de l’immense pièce. Tu prétends vouloir veiller sur cette demeure, mais ton premier acte officiel consiste à arracher mon fils des bras de la seule personne qui veille sur ses nuits depuis qu’Elena a rendu son dernier soupir. Explique-moi donc cette logique devant nos pairs.
Annelise avala péniblement sa salive. Elle chercha du regard son père, l’austère Lucian Hart, assis plus loin à la table d’honneur, mais l’homme d’affaires gardait les yeux obstinément fixés sur sa serviette immaculée, comprenant avant sa fille que le vent venait de tourner. Seule face au monstre, Annelise tenta de redresser la tête, puisant dans son arrogance de caste un ultime sursaut de dignité.
— Everett, c’est une simple domestique, lâcha-t-elle d’une voix qui trahissait un début d’hystérie contenue. Tu perds le sens des convenances à cause d’un caprice d’enfant ! Cet enfant porte le nom des Marlowe. Il est l’héritier du premier empire de cette côte. Vas-tu le laisser s’attacher à une fille sans nom, une employée payée à l’heure qui lui monte la tête jusqu’à se faire appeler « maman » ? Ce n’est pas sa place, et ce n’est pas son rôle ! Si nous devons nous marier, c’est à moi de régner sur ce manoir et d’éduquer cet enfant selon notre rang, sans la présence toxique d’une manipulatrice qui profite de l’absence de ta défunte épouse !
Le mot manipulation tomba dans la salle comme une insulte grossière. Bree Dalton, toujours silencieuse à quelques pas d’Everett, tressaillit violemment. Elle serrait le petit Owen contre son sein, sentant les minuscules mains de l’enfant agrippées au tissu de son tablier comme à une bouée de sauvetage. Elle ne cherchait pas le conflit ; elle n’avait jamais demandé à être autre chose qu’une gardienne fidèle pour ce nourrisson abandonné au chagrin dès sa naissance. Les larmes roulaient en silence sur ses joues pâles, mouillant la dentelle de son col.
Everett tourna lentement la tête vers Bree. Son regard, d’ordinaire impénétrable et impitoyable avec le monde extérieur, s’adoucit d’une nuance presque imperceptible lorsqu’il effleura la joue rosie de son fils. Owen venait d’enfouir son visage dans le cou de sa nourrice, soupirant d’un soulagement innocent qui désavouait chaque mot cruel qu’Annelise venait de prononcer.
— Une manipulatrice ? reprit Everett, sa voix se teintant d’un mépris tranchant comme un scalpel. Bree est entrée dans cette maison au lendemain des funérailles d’Elena. Quand cet enfant hurlait à fendre l’âme chaque nuit, consumé par la fièvre et privé de lait maternel, où étais-tu, Annelise ? Dans les salons privés de la haute société, à dépenser l’argent de ton père. Quand Owen a failli s’éteindre à l’âge de quatre mois, qui a passé trois nuits d’affilée sans fermer l’œil, assise sur un tabouret au chevet de son berceau, à lui rafraîchir le front ? Ce n’était ni toi, ni aucune de tes connaissances titrées. C’était Bree.
Annelise recula d’un demi-pas, sentant l’étau se resserrer.
— C’était son travail, bafouilla-t-elle, cherchant désespérément une échappatoire. Elle était payée pour cela ! Mais instaurer une telle confusion émotionnelle chez un bébé… c’est dangereux pour notre avenir commun !
— Ce qui est dangereux pour notre avenir, déclara Everett en faisant un pas lourd vers elle, ce n’est pas l’amour sincère d’une nourrice pour un orphelin. Ce qui est dangereux, c’est l’empressement vicieux avec lequel tu as fait boucler sa valise pendant que les domestiques dressaient le banquet. Tu pensais profiter du tumulte, des verres d’alcool et des conversations mondaines pour la faire expulser discrètement par la porte de service, sans que j’aie le temps d’intervenir. Tu pensais me placer devant le fait accompli.
Un murmure parcourut l’assemblée. Les capitaines de la famille Marlowe, des hommes aux visages burinés par des décennies de violence clandestine, échangeaient des regards sombres. Dans leur monde, l’ordre de la maison et la sécurité du sang étaient sacrés. Menacer l’équilibre intérieur du chef revenait à commettre un acte de sédition.
Everett leva la main droite. Aussitôt, le murmure cessa net. Les immenses portes à double battant du salon d’honneur s’ouvrirent dans un claquement sourd. Matteo, le sous-chef et bras droit d’Everett depuis quinze ans, entra d’un pas assuré. Il portait sous le bras un dossier en cuir sombre et tenait dans sa main gantée un petit sachet scellé renfermant une fiole de verre ambré.
À la vue de cette fiole, le visage d’Annelise perdit jusqu’à son dernier souffle de couleur. Ses lèvres s’entrouvrirent, muettes de terreur, tandis que son regard basculait d’un coup vers son père. Lucian Hart, comprenant que l’embuscade s’était refermée sur eux, tenta de se lever de sa chaise, mais la main lourde et armée d’un soldat posté derrière lui s’abattit fermement sur son épaule, le clouant à sa place.
— Tu croyais sincèrement que je te confierais la gestion de mon foyer sans vérifier chacun de tes pas ? dit Everett, son ton redevenant d’un calme effrayant. Tu pensais que j’ignorais les raisons pour lesquelles Owen pleurait de douleur ces deux dernières semaines dès qu’il buvait son lait de l’après-midi ?
Bree écarquilla les yeux, le souffle coupé. Elle leva les yeux vers Everett, terrifiée par ce qu’elle commençait à pressentir.
— Monsieur Marlowe… commença-t-elle d’une voix brisée, est-ce que…
— Reste calme, Bree, dit Everett sans la quitter des yeux, sa main toujours posée avec une force rassurante sur le dos de son fils. Tu n’y es pour rien. Tu as même sauvé sa vie sans le savoir.