Julien la fixa, stupéfait par son autorité implacable. Il n’avait jamais vu cette lueur d’acier dans les yeux de sa compagne.
« Tu… tu ferais vraiment ça ? Tu m’enverrais en prison ? »
« Sans l’ombre d’une hésitation », dit-elle sans hausser le ton. « Maintenant, sors de chez moi. »
Lorsque la porte se referma, Claire s’effondra sur une chaise, les jambes flageolantes. Mais ses larmes ne coulèrent pas. Elle éteignit l’enregistreur audio, transféra le fichier audio sur un disque externe sécurisé et composa immédiatement le numéro de Laurent.
« Laurent. C’est bien pire que ce qu’on croyait. Ils ont recours au chantage à la sextape. »
Au bout du fil, Laurent jura violemment.
« C’est criminel. On prévient la police immédiatement. »
« Pas encore », dit Claire, l’esprit d’une lucidité terrifiante. « Hugo a des copies dissimulées partout. Si la police fait une perquisition maladroite, il aura le temps de balancer les fichiers sur les réseaux avant d’être placé en garde à vue, et ma vie sera détruite à jamais. Il faut que je récupère l’accès physique à ses serveurs et à ses disques maîtres. Laurent, nous avons besoin de quelqu’un qui maîtrise l’informatique légale. Et j’ai besoin que tu sois prêt à intervenir à la seconde exacte où je te donnerai le signal. »
La nuit fut longue. Claire ne dormit pas. Elle passa les heures sombres à réécouter l’aveu de Julien, notant les détails, les contradictions. Avec l’aide de Laurent et d’un consultant en sécurité numérique, elle mit au point un dispositif méticuleux. L’entrepôt des quais de Saône était un vestige de l’ancienne gloire éphémère de la boîte d’influence de Julien et Hugo, un local désaffecté et humide où s’entassaient vieux décors, projecteurs LED et câblages inutilisés.
Le lendemain, à vingt-deux heures précises, la berline de Claire s’immobilisa devant la grille rouillée de l’entrepôt. Un vent glacial soufflait du fleuve. Claire descendit de voiture. Elle portait un long manteau noir, les mains enfoncées dans ses poches. Dans sa poche gauche, son téléphone transmettait un flux audio et une géolocalisation en direct à Maître Laurent et à deux officiers de police judiciaire en planque dans un véhicule banalisé à deux cents mètres de là.
Elle poussa la porte métallique qui grinça lugubrement. L’intérieur sentait la poussière, le ciment froid et la fumée de cigarette. Au centre de la pièce, sous un spot jaune et cru suspendu au plafond, une table de camping pliante avait été installée. Julien était là, les traits tirés, faisant nerveusement les cent pas. À côté de lui se tenait Hugo, affalé sur une chaise, mâchant un chewing-gum avec une arrogance affectée pour masquer sa terreur. Sur la table reposaient un ordinateur portable ouvert, trois disques durs externes et une liasse de documents épais.
« Tu es venue seule », constata Hugo avec un rictus narquois. « Je pensais que tu te cacherais derrière ton cher avocat. »
« Mon avocat fait ce que je lui dis de faire », réplika Claire en s’avançant dans le cône de lumière. « Et ce soir, je voulais voir jusqu’où vous étiez prêts à descendre. »
« Pas de grands discours moraux, Claire », coupa Hugo en tapotant l’ordinateur portable. « On est là pour des affaires. Julien a été faible, il a voulu jouer au prince charmant repentant, mais moi, j’ai une boîte à sauver et des créanciers à payer. Voilà le deal : tu signes la cession de droits d’auteur pour la chaîne néerlandaise, tu signes une renonciation irrévocable à toute poursuite civile ou pénale, et tu nous remets les rushs originaux du photographe. En échange, je supprime sous tes yeux le dossier Italie et je te donne les clés physiques de sauvegarde. »
Claire posa un regard glacial sur Hugo.
« Comment puis-je être certaine que tu n’as pas gardé une copie sur un serveur cloud distant ? »
Hugo ricana. « Tu devras me faire confiance. Comme tu faisais confiance à Julien. »
Julien eut un tressaillement douloureux. « Hugo, arrête… Ce n’était pas le ton convenu. Sois régulier. »
« La ferme, Julien ! » aboya Hugo sans détourner les yeux de Claire. « C’est toi qui as merdé le jour du mariage ! C’est toi qui l’as poussée comme un imbécile avant le signal, avant que la deuxième caméra ne soit calée ! C’est ta maladresse qui a créé ce bordel ! Alors maintenant, laisse les adultes régler la facture. »
Claire s’approcha de la table. Elle regarda les contrats.
« Tu as vraiment vendu ma détresse pour huit cent mille euros, Hugo ? C’est le montant écrit ici. »
« C’est le marché de l’attention, ma jolie. Les gens adorent voir des mariages s’effondrer. Ils se délectent du malheur des gens propres sur eux. Ton humiliation vaut de l’or. Et grâce à ça, Julien et moi, on va pouvoir ouvrir notre nouvelle agence à Dubaï. Alors, signe. »
Claire posa la main sur le stylo. Julien la fixait, le souffle court, les yeux écarquillés par l’espoir sordide de voir son cauchemar financier s’effacer d’un coup de plume.
« Julien », dit Claire sans lever les yeux de la feuille. « Une dernière question. »
« Tout ce que tu veux, Claire. Tout ce que tu veux. »
« Quand tu m’as poussée dans l’eau ce jour-là… quand tu as ri au micro pendant que je me débattais avec cette robe de dix kilos qui m’entraînait vers le fond… est-ce qu’il y a eu ne serait-ce qu’un dixième de seconde où tu as eu peur pour moi ? Ou est-ce que tu ne voyais déjà que les chiffres défiler sur ton écran ? »
Julien déglutit avec peine. Ses lèvres tremblèrent.
« Claire… je ne pensais pas que la robe serait si lourde… Je… »
« Réponds-lui, connard », lâcha Hugo avec mépris. « Dis-lui la vérité pour qu’elle signe. Il s’en foutait, Claire. La veille, il m’a dit : “Même si elle avale de l’eau, le buzz n’en sera que plus gros”. Voilà ce qu’il a dit. Maintenant signe ! »