Elle ouvrit la porte. Dans le salon, sur la table basse, son vieil enregistreur numérique professionnel — celui qu’elle utilisait autrefois pour interviewer des maîtres artisans d’art — tournait silencieusement, camouflé derrière une pile d’épais catalogues de peinture.

« Entre, Julien. »
Il entra avec une hésitation calculée, presque craintive. Il jeta un regard circulaire dans l’appartement, s’arrêtant un instant sur le dressing entrouvert où reposait la robe blanche. Un frisson parut le traverser.
« Merci de me recevoir, Claire. Je sais que je n’ai aucun droit d’être là. »
« En effet. Pourquoi es-tu venu ? »
Julien s’assit sur le bord du canapé, les mains jointes entre les genoux, la tête basse.
« J’ai besoin que tu m’aides. Je n’en peux plus, Claire. Hugo est devenu fou. Il a contracté des dettes auprès de gens dangereux pour financer le matériel du mariage et la régie. Je n’étais même pas au courant de tous les détails ! Il a tout promis à cette boîte de production néerlandaise en utilisant mon nom. »
« Vraiment ? » dit Claire d’une voix neutre, s’asseyant en face de lui sans lui proposer un verre d’eau. « Ton nom ? Pourtant, c’est bien ta signature sur les statuts d’Apex Moments, non ? »

Julien sursauta. Ses pupilles se dilatèrent imperceptiblement. Il comprit que le vernis s’écaillait déjà.
« Tu… tu as parlé à Laurent ? »
« J’ai parlé à un avocat digne de ce nom. Chose que tu aurais dû faire avant de vendre notre vie intime aux enchères. Pourquoi m’avoir menti, Julien ? Pendant des mois, tu m’as parlé de rédemption, de pardon, de regret… Alors que tout ce qui t’importait, c’était d’éviter la faillite et de récupérer les rushs 4K pour livrer ton contrat. »

Julien porta ses mains à son visage. Un sanglot sec s’échappa de sa gorge.
« Ce n’est pas faux, Claire… mais ce n’est pas tout ! Je t’aime, bon sang ! Je t’ai toujours aimée ! Au début, c’était juste une idée stupide, un moyen d’assurer notre avenir financier. Tu sais combien coûte l’achat d’une maison à Lyon ! On galérait tous les deux ! Les créateurs de contenu gagnent des millions avec des concepts simples. Je me suis dit : on fait un coup d’éclat, on crée le buzz, on capitalise dessus pendant un an, et après on arrête tout ! Mais la machine s’est emballée. Hugo a signé des clauses avec des pénalités monstrueuses sans que j’en mesure la portée. Si le documentaire ne sort pas avant le 15 décembre, ils saisissent l’appartement de mes parents. Ils prennent la maison de retraite de mon père ! »

Claire ne cilla pas.
« Tu as mis la maison de ton père en garantie ? »
« Hugo m’a fait signer des cautions solidaires… J’étais saoul le soir où on a fêté le premier partenariat. J’ai signé sans lire ! Je t’en supplie, Claire. Je ne te demande pas de m’aimer à nouveau. Je ne te demande même pas de redevenir ma femme. Je te demande de sauver ma famille. Signe la décharge pour les rushs. Les producteurs sont prêts à te verser cinquante pour cent des bénéfices. Tu auras assez pour racheter ton propre atelier, pour vivre sans jamais avoir à travailler. Tout ce que tu as à faire, c’est signer l’abandon des poursuites. »

L’air de la pièce semblait s’être raréfié. Claire le dévisagea. Il était sincère dans sa terreur, mais sa sincérité était celle d’un enfant pris la main dans le pot de confiture, prêt à toutes les bassesses pour échapper à la fessée, incapable de concevoir la dignité d’autrui.
« Et si je refuse ? » demanda-t-elle doucement.
Julien releva les yeux. L’expression de son visage changea imperceptiblement. La supplication laissa place à une ombre plus dure, un éclat fébrile, presque menaçant.
« Ne refuse pas, Claire. S’il te plaît. Tu ne sais pas de quoi Hugo est capable. Il a des copies des rushs de notre voyage de fiançailles en Italie. Des vidéos intimes. Il dit que si la boîte de production attaque, il fera fuiter ces vidéos sur des sites pornographiques pour récupérer de l’argent sous le manteau. Il dit que s’il coule, il nous coulera tous les deux. »

Le cœur de Claire rata un battement. Un froid mortel se glissa dans ses veines.
« Tu me menaces avec notre intimité, Julien ? »
« Ce n’est pas moi ! C’est Hugo ! » cria-t-il, la voix brisée par une hystérie montante. « Je cherche à te protéger ! Tu crois que j’ai envie que le monde entier te voie nue ? Je veux juste que ce cauchemar s’arrête ! Signe ces foutus papiers, laisse-les diffuser leur documentaire de merde, et on sera libres tous les deux ! »

Claire se leva avec une lenteur calculée. Elle marcha jusqu’à la fenêtre, tournant le dos à son époux. Dehors, la ville scintillait sous la pluie noire. Elle pensa à la jeune femme qu’elle était quelques mois plus tôt : naïve, croyant à la pureté d’un regard, prête à pardonner parce que le pardon était plus facile que l’affrontement. Cette femme-là s’était noyée dans l’eau chlorée de la piscine.
Elle se retourna.
« Je ne signerai rien ce soir. J’ai besoin de voir Hugo. »
Julien écarquilla les yeux. « Hugo ? Pourquoi ? Il te déteste ! Il dit que tu as tout gâché avec ton orgueil déplacé ! »
« Parce que je ne traite pas avec des intermédiaires tremblants », répondit-elle d’une voix glacée. « Rendez-vous demain soir à vingt-deux heures dans l’ancien entrepôt de matériel de ton agence, sur les quais de Saône. Toi, Hugo, et moi. Vous apporterez le contrat original de la société de production, ainsi que tous les disques durs contenant les fameuses vidéos intimes. Si tout y est, je signerai la décharge devant vous. Si vous manquez à l’appel ou si un seul fichier manque, Laurent dépose dès le lendemain matin une plainte pénale pour extorsion, tentative de chantage et violation de la vie privée contre vous deux. »