Monsieur Callahan ne s’était pas contenté de se lever. Son geste avait une solennité presque funèbre, celle d’un homme qui avait accompagné mon père, Charles Mercier, depuis les modestes ateliers de mécanique de banlieue jusqu’aux tours de verre de La Défense. À soixante-huit ans, Arthur Callahan n’était pas un simple membre du conseil d’administration : il était l’exécuteur testamentaire moral de mon père, le gardien des statuts de Mercier Technologies, et l’homme dont le seul froncement de sourcils pouvait faire chuter le cours de nos actions en clôture de marché.
« À l’étage, Claire. Tout de suite », répéta-t-il, la voix dénuée de toute émotion mondaine.
Ethan tenta un rire. Un rire bref, cassé, qui sonna faux aux oreilles de tous ceux qui l’entouraient. Il passa une main nerveuse dans ses cheveux soigneusement gominés, jetant un regard oblique vers Vanessa. Cette dernière n’avait plus son sourire triomphant. Sa coupe de champagne était suspendue à mi-chemin de ses lèvres carmin, ses yeux fardés oscillant entre Ethan, Callahan et l’écran noir de mon téléphone que je venais de glisser calmement dans la pochette de mon sac de soirée.
« Monsieur Callahan, voyons… », commença Ethan en esquissant un pas en avant, retrouvant son ton doucereux de tribun d’affaires. « Claire n’est pas dans son état normal ce soir. La fatigue, les hormones, la fin de grossesse… Vous savez ce que c’est. Elle dramatise un simple désaccord domestique. Nous n’allons pas interrompre le gala pour des broutilles privées. »
Je ne pris même pas la peine de relever l’insulte sur mes facultés mentales. J’avais appris de mon père qu’on ne discute pas avec la tempête : on renforce les digues et on attend qu’elle se brise sur le roc.
« Ce ne sont pas des affaires domestiques, Ethan », dis-je d’une voix posée, si claire qu’elle perça sans mal le brouhaha ambiant. « Ce sont les affaires du groupe Mercier. Et monsieur Callahan sait exactement ce dont il s’agit. »
Je me tournai vers la table voisine où siégeaient deux autres piliers du conseil : madame Hélène Vance, directrice du comité d’audit, et Jean-Paul Chen, notre principal investisseur institutionnel. Tous deux avaient les yeux rivés sur nous. Ils avaient vu la scène de la chaise. Ils avaient vu le mépris avec lequel leur directeur général venait de traiter l’héritière de l’homme qui leur avait fait gagner des dizaines de millions d’euros.
« Hélène, Jean-Paul », dit doucement Callahan en s’adressant à eux par-dessus mon épaule. « Rejoignez-nous dans le salon d’honneur au troisième étage. Maître Vernier et les huissiers de garde doivent être joignables. »
Le mot « huissiers » fit l’effet d’une déflagration silencieuse. Le teint d’Ethan passa d’un beige hâlé par les séances d’UV à une pâleur cireuse.
« Huissiers ? Mais de quoi tu parles, Claire ? » s’écria-t-il à voix basse, saisissant brusquement mon poignet alors que je faisais un pas pour m’éloigner.
Sa poigne était trop forte, presque brutale. La douleur irradia dans mon bras, réveillant la lancée cuisante qui me cisaillait déjà les lombaires depuis deux heures. Avant que j’aie pu réagir, une main lourde et ridée se posa sur l’avant-bras d’Ethan.
« Lâchez-la, Ethan », ordonna Callahan. Le ton n’admettait aucune négociation. « Ne donnez pas en spectacle ce qu’il vous reste de dignité. »
Ethan lâcha prise, comme brûlé. Autour de lui, les invités commençaient à murmurer. Vanessa se leva précipitamment, abandonnant sa chaise volée, les joues empourprées d’une colère mal dissimulée.
« Ethan, qu’est-ce qui se passe ? » chuchota-t-elle, son faux vernis professionnel craquant de toutes parts. « Tu m’avais dit que ce soir, le conseil validait la clause de consolidation ! Tu avais dit que tu verrouillais la majorité ! »
Ethan lui lança un regard assassin pour la faire taire, mais il était trop tard. Les mots avaient été prononcés. Les membres de la direction qui se tenaient à portée d’oreille échangèrent des regards lourds de sous-entendus.
Je ne dis rien. Je posai une main protectrice sous le dôme lourd de mon ventre, sentant mon petit garçon donner un coup de pied vigoureux, comme s’il partageait l’orage qui grondait dans mon sang. Lentement, dignement, je me dirigeai vers les ascenseurs privés réservés à la direction, escortée par Callahan et bientôt rejointe par madame Vance et Chen.
Derrière nous, le claquement nerveux des souliers vernis d’Ethan résonnait sur le parquet marqueté, suivi du pas pressé de Vanessa qui refusait de rester en arrière.
Le salon d’honneur du troisième étage sentait le cuir ancien, la cire d’abeille et le papier précieux. C’était la pièce préférée de mon père. Un immense portrait à l’huile de Charles Mercier dominait la cheminée en marbre noir, son regard bleu acier semblant observer l’arène avec une ironie glaciale.
Dès que la double porte capitonnée se referma, étouffant les échos de la musique du rez-de-chaussée, Ethan explosa.
« Qu’est-ce que c’est que ce cirque, Claire ? Tu perds la tête ? Me faire convoquer comme un gamin devant les administrateurs en plein milieu du plus grand événement de relations publiques de l’année ? Tu crois que ton père aurait toléré un tel caprice ? »
Il marchait de long en large, le col de sa chemise légèrement défait, cherchant désespérément à reprendre le contrôle de la situation. Vanessa s’était glissée dans l’embrasure de la porte, le regard avide, refusant obstinément de quitter la pièce malgré les regards méprisants d’Hélène Vance.
« Mon père ne tolérait surtout pas la trahison, Ethan », répondis-je en m’asseyant enfin avec précaution dans un fauteuil Chesterfield à haut dossier. Le soulagement dans mon bas du dos fut si intense que je fermai les yeux un instant pour reprendre mon souffle. « Et il savait lire les hommes bien mieux que moi. »
« Tu as épousé un homme d’affaires, Claire, pas un poète ! » rugit-il en se tournant vers les trois administrateurs. « Écoutez, monsieur Callahan, Hélène, Jean-Paul… Claire vit mal la fin de sa grossesse. Elle s’imagine des choses. Elle a vu Vanessa m’aider sur la logistique et elle monte une scène de jalousie ridicule. Ce n’est pas le lieu, ni le moment. Nous avons des investisseurs qataris en bas qui attendent mon discours ! »