« Tu sous-estimes ce que je suis prêt à brûler pour protéger mon fils, Evelina, » dit-il d’une voix sourde. « Garde tes parts. Appelle ton père. Dis-lui que la guerre est déclarée. Mais pour l’heure, tu vas quitter cette maison. Sans tes bagages, sans un mot de plus. Si jamais tes pas te ramènent à moins de cent mètres de Noel, je ne me contenterai pas de détruire financièrement ta famille : je ferai rouvrir le dossier sur la mort suspecte de ton premier époux en Suisse. Tu pensais que je n’avais pas fait enquêter ? Tu as sous-estimé ma patience, et tu as commis l’irréparable en touchant à mon sang. »

Le visage d’Evelina se décomposa totalement. La mention de la Suisse sembla lui asséner un coup physique. Sans ajouter une syllabe, les yeux exorbités par la terreur et la haine, elle ramassa son étole de vison d’un geste saccadé et quitta précipitamment la pièce, escortée de près par l’un des gardes.

Le lourd battant de la porte d’entrée claqua dans le lointain, scellant son bannissement.

La grande salle retomba dans une atmosphère pesante. Corbin expira longuement, passant une main lasse sur son front. Toute la tension accumulée au cours des derniers mois semblait lui retomber sur les épaules. Puis, son regard se posa de nouveau sur Lena.

La jeune servante n’avait pas bougé d’un pouce. Elle tenait toujours Noel contre elle, et le garçonnet, désormais apaisé par la présence de son père, avait enfoui sa tête contre son tablier, respirant l’odeur rassurante de lavande et de savon qui émanait d’elle.

« Lena, » commença Corbin, sa voix retrouvant une nuance humaine, presque hésitante. « Approchez. »

Lena s’avança docilement, le cœur battant à tout rompre. Elle s’attendait à des reproches pour avoir fait éclater un tel scandale en public, ou pire, à un licenciement discret pour avoir assisté à l’humiliation suprême des maîtres de maison.

« Pourquoi vous a-t-il appelée maman ? » répéta-t-il, non plus sur le ton du soupçon, mais avec une curiosité empreinte d’une souffrance confuse.

Lena déglutit, baissant modestement les yeux vers le carrelage. « Il… il était dans le noir complet, monsieur. Quand j’ai forcé le loquet et que j’ai allumé la lumière, il pleurait tellement qu’il ne voyait rien. Il s’est jeté dans mes bras. Il répétait qu’il avait peur du noir, qu’il voulait sa maman. Pour le calmer, pour faire cesser ses sanglots, je lui ai chanté une vieille berceuse… celle que ma propre mère me chantait autrefois. Je l’ai serré fort. Je lui ai dit qu’il n’était plus tout seul. Je ne voulais pas usurper la place de madame Clara, monsieur, je vous le jure. C’était un réflexe du cœur. »

Corbin contempla la jeune femme avec une attention qu’il ne lui avait jamais accordée jusqu’alors. Il avait engagé Lena trois semaines auparavant, sur simple recommandation d’une agence de placement sans éclat. Elle avait toujours été silencieuse, effacée, presque invisible derrière ses tenues de travail austères. Pourtant, sous cette réserve, elle dégageait une dignité rare, des traits fins marqués par la mélancolie, et surtout, une bonté sincère qui avait immédiatement gagné l’affection de l’enfant.

« Quelle était cette chanson ? » demanda soudain Corbin, un éclat étrange brillant au fond de ses yeux gris acier.

Lena hésita un instant, troublée par la question, puis fredonna quelques notes à voix basse. C’était une mélodie simple, douce et mélancolique, venue des régions côtières du nord, un air que les mères chantaient aux enfants des marins partis en mer.

À l’écoute de ces notes, Corbin pâlit à son tour. Il s’approcha, posant un regard brûlant d’interrogation sur le visage de la jeune femme.

« Où avez-vous appris cet air, Lena ? »

« C’est… ma mère qui me l’a apprise. Avant de mourir dans un accident de train, quand j’avais huit ans. C’est le seul souvenir tangible qu’il me reste de ma famille d’origine. Pourquoi cette question, monsieur ? »

Corbin resta silencieux un long moment. Un tourbillon de pensées semblait agiter son esprit d’ordinaire si méthodique. « Clara chantait exactement la même chanson. C’était un air exclusif à sa famille, une vieille tradition transmise uniquement par les femmes de sa lignée, originaires du même petit village de pêcheurs. Clara avait une demi-sœur cadette… disparue lors d’une catastrophe ferroviaire il y a plus de vingt ans. La famille a toujours cru que la mère et l’enfant avaient péri ensemble dans les décombres calcinés. »

Lena sentit le sol se dérober sous ses pieds. « Ce… ce n’est pas possible. J’ai grandi dans une institution religieuse de l’assistance publique. On m’a toujours dit que je n’avais plus personne. »

« Nous vérifierons cela, » trancha Corbin, une détermination farouche remplaçant désormais la froideur de sa voix. « Mais quoi qu’il en soit, vous avez sauvé mon fils ce soir d’une femme cruelle et d’un traumatisme qui aurait pu le détruire. Dès ce soir, vous ne servez plus à table. Vos affaires vont être montées dans l’aile des invités. »

« Monsieur, je ne peux pas accepter… »

« Ce n’est pas une négociation, Lena. C’est un ordre, et surtout, une dette que je ne pourrai jamais pleinement honorer. »

Les jours qui suivirent marquèrent le début d’une période de tension insoutenable au manoir et dans les cercles d’affaires de la métropole. Comme Corbin l’avait prédit, la famille Shaw ne tarda pas à riposter. Les cours en bourse des filiales maritimes de Wexler Industries subirent des attaques coordonnées d’une violence inouïe. Des rumeurs calomnieuses inondèrent la presse à scandale, affirmant que Corbin Wexler maltraitait son personnel et sombrait dans la paranoïa la plus totale depuis le décès de sa femme.

Mais Corbin n’était pas un homme facile à abattre. Rompu aux manœuvres impitoyables de la finance internationale, il contre-attaqua méthodiquement, coupant les lignes de crédit des Shaw et dévoilant discrètement aux autorités fiscales des documents compromettants sur les sociétés écrans de son ex-belle-famille potentielle.