Une larme solitaire glissa sur la joue pâle d’Hélène. Le moniteur cardiaque émit un bip plus vigoureux, comme un dernier encouragement muet venu des confins de son sommeil artificiel.

Matthieu déverrouilla l’imposte de la large fenêtre coulissante et l’ouvrit sur la nuit fraîche d’octobre. Le vent s’engouffra dans la pièce, faisant battre les rideaux immaculés. Il aida Lucas à enjamber le rebord pour atteindre la coursive métallique extérieure, puis s’y glissa à son tour au moment précis où la porte de la chambre cédait sous l’assaut de deux agents de sécurité privés accompagnés de Vaneck.

— Arrêtez-les ! hurla le notaire en voyant la fenêtre béante et les silhouettes s’enfuir dans l’obscurité pluvieuse. Ne les laissez pas quitter l’hôpital !

Mais Matthieu et le jeune garçon avaient déjà une longueur d’avance. Guidés par l’urgence absolue et la force du désespoir, ils dévalèrent les marches métalliques extérieures de l’escalier de secours, quatre à quatre, sous une pluie fine qui lavait l’angoisse accumulée pour la transformer en adrénaline pure.

Ils atteignirent le parking souterrain réservé aux ambulances. Matthieu déverrouilla sa vieille berline garée dans un coin sombre, fit monter Lucas à l’arrière en lui ordonnant de s’allonger sous une couverture, et démarra en trombe, les pneus crissant sur le béton humide. Au moment où le véhicule franchissait la barrière de sortie, une berline noire aux vitres teintées déboucha de la rue adjacente pour lui couper la route.

Matthieu ne freina pas. Il braqua violemment sur le trottoir, évitant l’obstacle de quelques centimètres dans un fracas de tôles éraflées, et s’engagea à pleine vitesse sur les grands boulevards parisiens noyés de brume.

Pendant les deux heures qui suivirent, Matthieu appliqua méthodiquement tout ce que son instinct de survie lui dictait. Il sema d’éventuels suiveurs en empruntant un dédale de ruelles tortueuses dans le centre de la capitale, abandonna finalement sa propre voiture dans un parking public souterrain près de la place de la République pour éviter tout traçage par plaque minéralogique, et prit un taxi anonyme avec l’enfant jusqu’à la gare du Nord.

Il était près de trois heures du matin lorsque la ville sembla enfin s’apaiser dans une torpeur glaciale. Le hall immense de la gare était désert, balayé par les courants d’air et les néons blafards.

Matthieu et Lucas se dirigèrent d’un pas rapide vers le sous-sol des consignes automatiques. La petite clé dorée s’inséra sans résistance dans la serrure du casier numéro 42. Le volet métallique s’ouvrit avec un grincement sourd.

À l’intérieur se trouvait un épais dossier en carton kraft, ainsi qu’un téléphone prépayé non déballé et un trousseau de clés de maison. Sur la première page du carnet manuscrit contenu dans le dossier, une écriture nerveuse mais fine, identique à celle qui annotait autrefois les livres scolaires de sa sœur, décrivait avec une précision chirurgicale l’ensemble des sociétés écrans créées par Vaneck pour siphonner la fortune familiale et organiser la faillite programmée des Renaud.

Mais la dernière page contenait l’information la plus précieuse au monde :

Villa des Vents, Chemin des Falaises, Sainte-Adresse. Sophie Meunier.

— C’est là que maman m’attend, dit doucement Lucas en montrant l’adresse du doigt. Si personne ne l’a trouvée avant nous.

Matthieu serra le dossier contre sa poitrine. Le danger n’était pas écarté, loin de là. Vaneck avait des appuis, des complices et les moyens financiers de traquer cette adresse dès l’instant où il comprendrait que le secret du casier avait été percé. Il fallait frapper les premiers, avec une force juridique et policière irréfutable.

Sortant son propre téléphone d’un sac étanche, Matthieu composa le numéro personnel d’un homme qu’il avait toujours refusé d’appeler par fierté : le commandant Marc Tessier, chef de la brigade financière, un ami d’enfance loyal de sa mère qui avait vainement tenté, des années plus tôt, d’enquêter sur les agissements suspects du père Renaud avant d’être bloqué par des pressions hiérarchiques.

L’appel dura moins de cinq minutes. À la mention des fichiers cryptés sur la clé USB, des relevés bancaires luxembourgeois dissimulés dans le dossier kraft et de la tentative d’enlèvement à l’hôpital, la voix ensommeillée de l’officier devint tranchante comme une lame d’acier.

— Ne bougez pas de la gare, Matthieu, ordonna Tessier. Je t’envoie deux hommes de confiance en civil pour vous escorter jusqu’au quai des Orfèvres. Si ce que tu me dis sur cette clé est authentique, Vaneck ne verra pas le coucher du soleil en homme libre.

À l’aube, les rouages de la justice s’emballèrent avec une violence implacable.

Tandis que Matthieu et Lucas, assis dans les bureaux chaleureux de la police judiciaire, livraient l’intégralité des preuves numériques et manuscrites, des mandats d’arrêt en flagrance et des perquisitions d’urgence étaient signés par un juge d’instruction alerté en pleine nuit. Les comptes offshore, les faux bilans comptables ayant causé la ruine d’Hélène et les menaces physiques réitérées constituaient un dossier si accablant qu’aucune échappatoire n’était possible.

À sept heures du matin, Robert Vaneck fut cueilli sur le perron de son luxueux hôtel particulier du seizième arrondissement par une équipe de la brigade financière, alors même qu’il s’apprêtait à charger une valise dans son véhicule pour gagner l’aéroport de Roissy. Les menottes cliquèrent froidement sur ses poignets sous le regard médusé de ses voisins de quartier. Le vernis d’arrogance de l’homme de loi vola en éclats lorsqu’un inspecteur lui brandit sous les yeux la copie du dossier de Claire et la déposition formelle de Lucas.

Mais pour Matthieu, la véritable course contre la montre ne faisait que commencer.

Dès la levée de leur garde à vue protectrice à dix heures, escortés par une voiture banalisée de la police mise à leur disposition par Tessier pour assurer leur sécurité jusqu’au bout, Matthieu et son neveu prirent la route de la Normandie. Le ciel d’automne, balayé par les vents marins, se dégageait enfin, laissant percer de grands rayons dorés à travers les nuages effilochés.