— C’est lui, souffla Lucas à l’oreille de Matthieu dans un murmure à peine audible. C’est l’homme qui venait crier sur Madame Hélène dans la ruelle derrière le parc.
Matthieu sentit son sang ne faire qu’un tour. Il se tourna vers le notaire, la posture agressive.
— Que faites-vous ici, Vaneck ? Je ne vous attendais pas avant demain pour la réunion de succession conservatoire.
— Un devoir moral, mon cher ami, répliqua l’homme de loi avec une onctuosité calculée en s’avançant vers le lit. Votre mère est dans un état désespéré. En tant qu’exécuteur testamentaire désigné par votre défunt père, je dois veiller à ce qu’aucun individu malintentionné ne profite de cette situation tragique. Cet enfant tient un bien qui appartient sans doute au domaine des Renaud. Donnez-moi cette boîte, petit. Tu n’as rien à faire avec des objets qui ne t’appartiennent pas.
Vaneck tendit une main gantée de cuir pour saisir le coffret. Mais avec une vivacité remarquable, Lucas fit un pas de côté et se réfugia derrière Matthieu.
— Ne le laissez pas la toucher, cria le garçon. Madame Hélène m’a dit : “Méfie-toi de l’ombre en costume gris. Il veut voler la lumière de Claire.”
À l’évocation de ce prénom, le visage de Vaneck se décomposa une fraction de seconde, laissant transparaître une panique féroce avant de reprendre son masque d’autorité glaciale.
— C’est absurde, siffla le notaire. Cet enfant divague. Matthieu, écoutez la raison. Votre mère a perdu l’esprit bien avant son AVC. Elle distribuait de l’argent et des reliques familiales à des vagabonds. Donnez-moi cet objet pour que je l’ajoute à l’inventaire légal scellé. Si vous refusez, je serai contraint de faire intervenir les agents de sécurité pour trouble à l’ordre hospitalier et vol aggravé.
Matthieu fixa Vaneck dans les yeux. Depuis des mois, quelque chose clochait dans la gestion des biens de sa mère. Hélène semblait terrorisée lors de leurs rares déjeuners, prétendant qu’on surveillait son courrier et qu’elle devait réparer une injustice commise jadis par son mari. Matthieu avait mis cela sur le compte de la vieillesse et du remords lié au départ de Claire. Mais l’intrusion brutale de cet enfant et la nervosité soudaine du notaire trahissaient une réalité bien plus sombre.
— Sortez, dit calmement Matthieu.
— Pardon ? s’indigna Vaneck en haussant le ton.
— J’ai dit : sortez de cette chambre, Maître Vaneck. Vous n’avez aucun droit ici tant que ma mère respire. Si vous faites un pas de plus vers cet enfant, j’appelle moi-même la sécurité et la police pour violation d’intimité et harcèlement.
Vaneck serra les mâchoires avec une violence telle qu’un muscle tressaillit sur sa tempe droite. Il jeta un regard venimeux à Lucas, puis fixa Matthieu avec une menace sourde dans la voix :
— Vous commettez une lourde erreur, Renaud. Une erreur qui pourrait vous coûter ce qui vous reste de votre patrimoine. Nous reparlerons de ceci devant le juge des tutelles dès demain matin.
L’homme tourna les talons avec une raideur militaire et claqua la porte derrière lui. Le docteur Bernard, témoin silencieux de la scène, jeta un coup d’œil inquiet aux moniteurs avant de s’adresser à Matthieu :
— Monsieur Renaud, je comprends votre émoi, mais cet enfant ne peut pas rester ici. Le règlement l’interdit formellement. Vous avez dix minutes, pas une de plus, pour régler cette situation avant que je ne doive avertir l’administration.
— Merci docteur. Juste cinq minutes, je vous en supplie.
Dès que le médecin eut quitté la pièce, Matthieu verrouilla le loquet intérieur de la porte et s’agenouilla devant Lucas. Il mesurait maintenant la gravité de la situation. Le gamin n’était pas un simple mendiant croisé par hasard ; il était le messager désigné d’un drame familial enfoui sous onze ans de silences et de mensonges.
— Lucas, parle-moi, ordonna doucement Matthieu. Que t’a dit ma mère exactement ? Pourquoi cette boîte ?
L’enfant posa le coffret sur la table de chevet métallique, à côté du verre d’eau et des ordonnances. La mélodie s’était tue depuis longtemps, le ressort mécanique étant arrivé à son terme.
— Elle m’a dit qu’il y avait un double fond, expliqua le garçon en posant ses petits doigts sur les coins inférieurs du meuble miniature. Mais qu’il ne s’ouvrait qu’avec deux choses : la chanson entière, et le mot de passe que son cœur n’a jamais osé dire à son fils.
— Un mot de passe ? Mais quel mot de passe ? Je n’en sais rien, Lucas ! Ma mère ne m’a rien dit, elle est tombée dans le coma sans un mot d’adieu !
— Pensez, monsieur Matthieu ! s’écria le gamin avec une ferveur presque désespérée. La dame m’a dit que vous saviez. Elle disait toujours : “Mon fils est aveuglé par son travail et sa colère, mais il a la même mémoire que sa sœur. Quand ils étaient petits, ils avaient inventé un langage secret pour échapper aux disputes de leur père.”
Matthieu vacilla. Le passé lui revint en pleine figure comme une bourrasque glaciale. Les étés dans le grenier de la vieille maison de campagne à Saint-Valéry. Les cris de leur père au rez-de-chaussée, homme autoritaire et colérique, obsédé par les affaires douteuses et l’argent facile. Claire et lui se réfugiant sous une tente de draps avec une lampe de poche. Pour se rassurer, ils avaient créé un mot, un serment enfantin composé avec les premières lettres de leurs refuges secrets dans le jardin.
L’Orme, L’Étang, Le Saule, L’Abri.
— OLSA, souffla Matthieu, les larmes lui montant subitement aux yeux.
Lucas le regarda, les yeux écarquillés :
— Regardez sous la boîte !
Matthieu retourna fébrilement le coffret. Sous le socle en bois poli, une petite plaque de laiton circulaire comportait quatre cadrans rotatifs gravés de lettres minuscules. Le cœur battant à tout rompre, l’homme fit tourner les disques métalliques avec son ongle. O. L. S. A.
Un déclic métallique sec résonna dans le silence de la chambre.