— Tu as fait quoi, Clara ? demanda Robert, sentant le sol se dérober une nouvelle fois.
— J’ai envoyé une copie miroir du registre comptable chiffré à la juge Renaud, au pôle financier de Paris. Avec ton nom, le nom de Julien, et l’intégralité des flux bancaires des filiales luxembourgeoises des Vane.
Elle s’avança vers lui, son regard se posant droit dans les yeux de son père avec une tristesse insondable.
— Tu croyais me protéger, papa. Mais tu me condamnais à vivre dans une maison bâtie sur un cimetière. Chaque meuble ici, chaque vêtement que je porte, chaque semestre de cours que tu as payé… tout a été financé par le silence autour du meurtre de maman. Je ne pouvais plus respirer. Je préfère te voir en prison que complice de ces monstres pour le reste de tes jours.
Le silence retomba, épais comme un drap mortuaire. Robert recula de deux pas, heurta la table basse et s’assit lourdement sur la banquette dévastée. Les paroles de sa fille ne le blessaient plus comme des insultes ; elles tombaient comme une sentence de tribunal, irrévocable, juste, absolue.
Il baissa les yeux vers ses mains gantées, puis les retira lentement. Ses paumes étaient moites, tremblantes. Il regarda autour de lui : cet appartement luxueux avec vue sur le parc, les toiles de maîtres aux murs, les trophées de sa respectabilité bourgeoise. Tout cela n’était qu’un mausolée d’or et de mensonges. Il avait cru sauver sa chair et son sang ; il avait simplement embaumé son âme vivante aux côtés du cadavre de son épouse.
Julien se releva péniblement, s’appuyant contre l’étagère, l’air vaincu, les lèvres fendues.
— Les fourgons ne vont pas tarder, murmura-t-il en consultant sa montre dont le cadran était fêlé. Si la financière débarque, ils ne feront pas de quartier. Ils ont déjà des mandats de perquisition pour nos bureaux depuis ce matin, c’est pour ça que je suis venu ici pour détruire la copie de sauvegarde.
— Tu es venu pour te sauver toi-même, cracha Clara avec mépris.
— Bien sûr que je voulais me sauver ! hurla Julien, les nerfs lâchant enfin dans un accès de désespoir amer. Mais je voulais aussi éviter que ton père finisse ses jours à Fresnes ! Tu n’as aucune idée de la violence de ces gens-là, Clara ! Tu crois que la justice est un jeu télévisé ? Dès que le scandale va éclater, les actionnaires du groupe Vane vont lâcher leurs avocats et leurs hommes de main. Vous ne passerez même pas la nuit en cellule sans qu’on vous mette un contrat sur le dos !
Robert leva la main. Un geste simple, épuisé, mais qui eut pour effet immédiat de faire taire les deux autres.
L’homme s’était redressé. Son visage avait perdu sa rougeur colérique, remplacée par un masque d’un calme spectral. Il se leva, contourna la table sans accorder le moindre regard aux débris, ramassa la boîte métallique contenant les disques durs cryptés et la glissa dans la poche intérieure de son imperméable détrempé.
— Papa, qu’est-ce que tu fais ? demanda Clara, soudain prise d’une angoisse nouvelle.
Robert s’approcha d’elle. Pour la première fois depuis des années, il posa sa main nue sur la joue de sa fille sans que le fantôme de Marianne ne vienne s’interposer comme un écran de fumée. Sa peau était fraîche, ses yeux immenses et désemparés.
— Tu as eu raison, ma chérie, dit-il avec une douceur déchirante. Tu as été la seule personne courageuse dans cette famille depuis le jour où Marianne est montée dans cette maudite voiture. Tu as fait ce que j’aurais dû faire il y a huit ans.
— Papa…
— Écoute-moi bien. La brigade financière a reçu les fichiers, mais ils ont besoin de la clé de déchiffrement physique qui se trouve sur ce disque. Sans elle, les preuves ne sont que des suites de chiffres inexploitables par une cour d’assises. Si les flics trouvent ce disque ici, avec vous deux, l’instruction conclura à une association de malfaiteurs familiale. Tu seras mise en examen, Clara. Tu perdras ton droit d’exercer, tu passeras des mois en préventive, salie par la même boue que moi.
— Je m’en moque ! s’écria-t-elle en s’accrochant à son revers de veste. Je m’en moque de mon avenir, papa ! Je voulais juste qu’ils paient !
— Et ils vont payer, assura Robert d’une voix d’acier où renaissait une volonté indomptable. Mais pas avec ta vie. Julien va rester ici.
Il se tourna vers son associé. Julien le regardait avec une stupeur mêlée d’incompréhension.
— Tu vas rester ici, Julien. Quand la brigade financière passera cette porte, tu te rendras sans faire d’histoires. Tu diras que tu as tout orchestré, que tu as utilisé le cabinet à l’insu de tout le monde, et que Clara essayait de t’empêcher de faire disparaître les preuves. C’est la vérité, après tout. C’est toi qui as tenu la plume sur les transferts opaques.
— Tu es fou, bafouilla Julien en reculant. Si je prends tout sur moi, je prends vingt ans de réclusion !
Robert s’avança vers lui, plantant son regard sombre dans les yeux fuyants de l’expert-comptable.
— Vingt ans, Julien, c’est encore trop doux pour un homme qui a regardé la femme de son ami mourir sans dire un mot. Tu as le choix : soit tu assumes ton rôle devant les juges et tu as une chance d’en sortir vivant sous protection judiciaire, soit je descends dans la rue avec ce disque, je vais directement au siège du groupe Vane, et je leur explique que c’est toi qui as vendu l’intégralité du dossier à la justice depuis six mois. Devine qui ils abattront en premier ?
Julien déglutit difficilement. Il savait que Robert ne bluffait pas. Le vernis bourgeois de l’expert financier s’était fissuré pour laisser réapparaître le gamin de banlieue ouvrière qu’il avait été autrefois, prêt à brûler la maison entière pour protéger les siens.