— Tu savais ? demanda Robert à sa fille, le timbre brisé. Tu as passé trois ans à fouiller dans cette merde sans m’en parler ?
Clara fit enfin face à son père. Ses yeux brillèrent d’un éclat farouche, une flamme sombre que Robert ne lui avait jamais vue.
— Sans t’en parler ? Tu as accepté leur argent, papa ! Tu as accepté les actions de compensation que le conseil d’administration t’a offertes deux mois après l’enterrement de maman ! Tu t’es associé avec Julien, qui était le commissaire aux comptes de ceux-là mêmes qui voulaient la faire taire ! Tu voulais que je te parle de quoi ? De ta lâcheté ?
Le mot claqua plus violemment qu’une gifle. Robert vacilla imperceptiblement. La douleur physique de l’accusation lui coupa la respiration.
— Je n’ai rien accepté pour moi, balbutia-t-il, les mains serrées en deux blocs de pierre. J’ai fait ce qu’il fallait pour que nous ne soyons pas broyés. Tu étais une gamine, Clara ! Ils contrôlaient la police, les banques, les tribunaux. Si j’avais continué à remuer la boue, nous serions morts tous les deux au fond d’un ravin comme ta mère !
— Et donc tu as signé des bilans falsifiés pour eux, coupa Julien avec une neutralité chirurgicale. Pendant huit ans, Robert. Tu as validé les flux financiers qui blanchissaient les détournements de fonds du consortium Vane. Tu croyais protéger ta fille en devenant leur complice. Mais le piège s’est refermé. Et aujourd’hui, Thomas Vane est venu nous prévenir : son père est mourant à l’hôpital de Lyon. Dès qu’il aura rendu son dernier souffle, les autres membres du cartel vont faire porter l’intégralité du chapeau à notre cabinet. À toi, en particulier.
Robert regarda le boîtier métallique. Une lumière bleue clignotait faiblement sur la tranche.
— Qu’y a-t-il là-dedans ?
— Les originaux des rapports de Marianne, souffla Clara, les joues inondées de nouvelles larmes. Les vrais documents. Ceux qu’elle avait photographiés la veille de sa mort. Elle avait découvert que Julien détournait l’argent des caisses de retraite ouvrières pour le compte du clan Vane.
Robert tourna lentement le visage vers Julien. L’air dans ses poumons devint du plomb liquide.
Pendant douze ans, Julien avait été l’ami modèle, celui qui venait réparer la tondeuse en été, qui apportait des paniers de cerises du verger de sa grand-mère, qui avait veillé auprès du cercueil de Marianne toute une nuit d’avril pendant que Robert s’effondrait dans un couloir d’hôpital.
— Julien ? dit Robert. Ce fut un souffle, à peine un murmure.
L’homme d’affaires ne baissa pas les yeux, mais un tressaillement nerveux fit trembler sa lèvre inférieure.
— Je n’avais pas le choix, Robert. Quand j’ai compris dans quoi je m’étais engagé, j’avais déjà signé trop de bordereaux d’émission. Ils tenaient ma famille. Ils tenaient tout. Quand Marianne a découvert le montage, j’ai essayé de l’arrêter. Je lui ai supplié de laisser tomber, de fermer les yeux pour son propre bien. Elle ne savait pas composer avec les compromis. Elle était entière, trop entière pour ce monde de vautours.
— Tu l’as tuée, lâcha Robert.
— Non ! cria Julien, perdant pour la première fois son masque de détachement. Non, bordel ! Ce n’était pas moi ! C’était l’équipe de sécurité du groupe Vane. Ils ont saboté la durite de frein au parking souterrain. Je ne l’ai su qu’après l’accident, quand Vane m’a appelé pour me dire : Le dossier est clos, arrange-toi pour que Robert prenne les parts de sa femme et se tienne tranquille. J’ai sauvé ta peau, Robert ! Si je n’avais pas négocié ta place comme associé principal avec eux, ils t’auraient nettoyé aussi sec pour éviter les vagues !
— Tu as sauvé ma peau pour te payer un bouclier ! rugit Robert, se précipitant vers lui d’une foulée enragée.
En un éclair, la main puissante de Robert s’abattit sur le col de Julien, soulevant l’homme de sa chaise d’un seul mouvement. Les dossiers volèrent au sol dans un bruissement sec de papier. Le dos de Julien heurta violemment la bibliothèque en acajou, faisant trembler les reliures et les statuettes d’art africain.
— Papa, arrête ! hurla Clara en tentant d’agripper le bras de son père. Arrête, ça ne sert à rien ! Il n’est pas le pire d’entre eux !
Robert avait le visage déformé par une fureur qui attendait depuis presque dix ans. Il voyait à travers les yeux épouvantés de Julien les débris de sa propre existence, les compromissions silencieuses, les matins où il s’était regardé dans le miroir en se disant qu’il achetait la paix de sa fille au prix de sa dignité d’homme. Il avait pactisé avec les assassins de sa femme sous prétexte de réalisme. Il s’était transformé en leur créature, en leur blanchisseur attitré, tandis que sa propre fille, rongeant son frein, vivait dans la nausée quotidienne de le voir trinquer avec l’ennemi.
— Tu as mangé à ma table, articula Robert, la voix étranglée par une lave de sanglots et de rage. Tu as vu Clara grandir. Tu lui as offert son premier vélo, espèce d’immonde vermine ! Tu la regardais dans les yeux en sachant que tu avais aidé à recouvrir le sang de sa mère avec des liasses de billets de banque !
Julien étouffait sous la pression de la poigne, le visage pourpre, les doigts s’accrochant aux poignets de Robert sans parvenir à les desserrer.
— Tue-moi… haleta-t-il avec difficulté. Tue-moi si tu veux… mais ça ne changera pas l’ordre d’arrivée des flics.
Robert s’immobilisa, les muscles tétanisés.
— Quels flics ?
Clara baissa les yeux, son visage blanc comme un linceul.
— J’ai appelé la brigade financière il y a quarante minutes, dit-elle d’une voix presque inaudible, mais dépourvue du moindre tremblement désormais. Juste avant que Thomas ne vienne déposer le disque dur.
Robert relâcha lentement sa prise. Julien retomba sur ses genoux avec un râle sec, frottant sa gorge marquée d’empreintes rouges.