« Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ça ? balbutia-t-il. “Revendication d’un droit de propriété bénéficiaire”… “Enrichissement sans cause”… “Fraude civile et abus de confiance”… Maman, tu as engagé un avocat contre nous ? »
Claire arracha la lettre des mains de Daniel. « C’est une plaisanterie ! C’est Pendelton, ce vieux fou d’ami de ton père ! Il n’a aucun pouvoir ici ! »
Mais la voix de Claire manquait soudainement d’assurance. Elle avait beau être arrogante, elle travaillait en entreprise et savait reconnaître une notification judiciaire formelle. La deuxième page contenait une ordonnance de blocage conservatoire déposée au registre foncier de Sa Majesté : tant que le litige financier sur les 80 000 £ ne serait pas résolu, Daniel et Claire ne pouvaient ni vendre leur maison, ni renégocier leur prêt immobilier pour financer le reste de leurs rénovations luxueuses.
« Tu as bloqué notre hypothèque ? s’écria Claire, la panique perçant enfin sous son masque de mépris. Daniel ! Nous devions signer le refinancement avec la banque jeudi pour payer l’entrepreneur de la terrasse ! L’artisan va nous poursuivre en justice ! »
Daniel regardait la lettre, puis moi, puis à nouveau la lettre. Il tremblait légèrement. « Maman… tu ne peux pas faire ça. Nous sommes ta famille. Tu vas détruire nos finances ! »
L’ironie de sa remarque me transperça.
« Vous avez détruit les miennes, Daniel. Vous avez pris l’argent de la maison de ton père, vous avez laissé ta femme jeter à la poubelle le seul souvenir que je voulais partager avec Sophie, et vous m’avez reléguée dans une buanderie en me disant que je devais être reconnaissante d’avoir un lit. Vous m’avez dit ce matin que je n’avais aucun droit ici. Alors je fais valoir mes droits devant la justice de ce pays. »
« Maggie, écoute… » commença Claire, sa voix changeant brusquement de registre, adoptant un ton mielleux et conciliant qui me dégoûta encore plus que ses insultes de la veille. « On s’est mal compris. Les tensions étaient vives à cause de l’anniversaire… Daniel et moi étions sous stress. Bien sûr que nous allons faire ta chambre ! L’entrepreneur peut commencer dès le mois prochain ! On peut aménager la véranda, mettre le parquet en chêne que tu aimais tant… »
Je levai la main. Le geste fut si impérieux que Claire se tut instantanément.
« C’est trop tard, Claire. Je ne vivrai jamais dans cette chambre. Je ne vivrais pas sous ce toit même si vous me couvriez d’or. Vous m’avez montré qui vous étiez réellement, et je refuse de passer les dernières années de mon existence à respirer le poison de votre ingratitude. »
Je me tournai vers Daniel.
« Arthur Pendelton vous donne quarante-huit heures pour faire une proposition de remboursement intégral de mes 80 000 £, assorti des intérêts légaux. Si vous refusez, l’affaire partira devant la Haute Cour de justice. Les relevés bancaires, les devis de votre cuisine signés juste après le versement de mes fonds, et ton message promettant un logement à vie seront rendus publics. Et je demanderai également le remboursement rétroactif de mes services de garde d’enfants et de ménage au tarif légal en vigueur. »
Daniel s’effondra sur l’une des chaises du couloir. Il enfouit son visage dans ses mains. « On n’a pas 80 000 £ liquides, maman… Tu sais très bien qu’on a tout dépensé dans les matériaux et la toiture. On n’a pas cette somme disponible sur nos comptes ! »
« Dans ce cas, Daniel, tu renégocieras un prêt personnel, ou vous vendrez cette belle voiture neuve garée dans l’allée. Ce ne sont plus mes affaires. C’est à ton avocat de contacter le mien. »
Je refermai la porte de ma chambre à clé, laissant le silence de mort s’installer dans le couloir.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis la mort de Robert, je dormis d’un sommeil profond et réparateur. Je ne me sentais plus coupable d’exister. Je ne me sentais plus le fardeau honteux d’un fils qui m’avait trahie.
Le lendemain matin fut étrangement silencieux. Daniel et Claire ne vinrent pas frapper à ma porte. Vers dix heures, j’entendis une petite voix m’appeler à travers le panneau de bois.
« Nana ? Tu es là ? »
J’ouvris. C’était Sophie, tenant son petit frère Max par la main. Ils étaient tous les deux prêts pour aller à l’école, mais leurs visages étaient graves.
« Papa et maman se sont disputés toute la nuit, dit Sophie doucement. Papa pleurait dans le salon. Maman disait qu’il fallait vendre la BMW. Nana… est-ce que tu vas partir ? »
Je m’accroupis devant eux deux. Je pris la petite main potelée de Max et la main plus fine de Sophie dans les miennes.
« Oui, mes chéris. Nana va déménager. Mais je ne vous abandonne pas. Jamais. »
Max renifla. « Qui va nous faire des tartines sans croûte ? »
Un sourire ému me monta aux lèvres. « Je vous en ferai chaque fois que vous viendrez chez moi. Parce que Nana va avoir sa propre maison. Un vrai chez-moi, où vous aurez chacun votre chambre pour venir dormir le week-end quand vous le voudrez. »
Sophie me regarda avec une maturité désarmante. « Maman dit que tu es méchante avec papa. Mais moi je sais ce qu’elle a fait au gâteau. Papy n’aurait pas aimé ce qu’ils t’ont fait, pas vrai ? »
« Non, mon ange. Papy disait toujours que la vérité finit toujours par réclamer son dû. Allez à l’école maintenant. Nana s’occupe de tout. »
Les négociations durèrent trois semaines. Trois semaines durant lesquelles je restai dans cette petite pièce, ne sortant que pour manger quand ils n’étaient pas là et pour aller marcher dans le parc du quartier. Daniel tenta à plusieurs reprises de venir me parler seul à seul, jouant la carte de la corde sensible, me rappelant qu’il était mon fils unique, que Robert aurait voulu que nous restions unis.