« J’ai besoin des bordereaux, Antoine. J’ai besoin des relevés de transaction de l’époque. Ma fille est avocate. Elle monte le dossier cette nuit. »

Santoni me fixa longuement. Dans ses yeux de vieux requin fatigué, je vis une étincelle de rancœur ancienne. Rossi avait écrasé trop de monde sur son passage, s’appropriant les quais, les salles de jeux, les commerces, sans jamais partager la part du lion.

« Si je te donne ça, Marc, Rossi me fera abattre avant le lever du jour. »

« Rossi est fini », ai-je rétorqué, penchant mon torse en avant. « Ses hommes sont déjà neutralisés. La lettre d’extorsion est entre les mains d’un procureur dans moins de huit heures. Tu peux crever comme un lâche dans ton arrière-salle enfumée en attendant qu’il te liquide pour effacer ses traces, ou tu peux planter le dernier clou dans son cercueil et partir aux Baléares avec ce qui te reste. Choisis. »

Le Grec resta immobile de longues minutes. Le cliquetis des billes d’ivoire sur les tables voisines scandait le temps qui fuyait. Finalement, il vida son verre d’un trait, écrasa son cigare dans un cendrier en fer-blanc et se leva avec peine.

« Attends-moi là. Et prie pour que personne ne nous ait vus entrer ensemble. »

Vingt minutes plus tard, je ressortais dans le vent mordant avec, dissimulée sous mon manteau, une clé USB contenant les copies numériques des comptes occultes de 2016 que Santoni avait prudemment conservées comme assurance-vie.

Mais le répit fut de courte durée. En tournant à l’angle de la rue de la République pour regagner ma salle, un gyrophare bleu a déchiré la nuit pluvieuse, reflétant ses éclats sinistres sur les façades haussmanniennes. Une sirène de pompiers hurlait au loin. Mon cœur s’est glacé dans ma poitrine.

J’ai couru. J’ai couru comme je n’avais pas couru depuis mes vingt ans, mes poumons brûlant sous l’effort, mes vieilles jambes refusant de faiblir. Au bout de l’impasse, de la fumée noire s’échappait des fenêtres grillagées de ma salle.

« Non… pas ça ! Pas encore ! » ai-je hurlé dans le vent.

En déboulant sur la placette, j’ai vu la porte d’entrée fracassée à coups de bélier. Deux berlines noires étaient garées en travers du trottoir, les portières ouvertes. Des cris résonnaient à l’intérieur, étouffés par le crépitement des flammes qui commençaient à lécher les tapis du ring.

Rossi n’avait pas attendu le matin. Il avait envoyé ses nettoyeurs pour faire disparaître l’enfant et les preuves dans un brasier criminel.

Je me suis engouffré par la brèche brisée sans hésiter une seule seconde. La chaleur m’a frappé au visage comme une gifle de plomb fondu. La suie piquait mes yeux.

Au milieu du hangar enfumé, Karim luttait à mains nues contre deux hommes armés de barres de fer, le visage ensanglanté mais refusant de céder le passage vers l’escalier du bureau. Plus loin, au pied du ring en feu, se tenait un homme d’une soixantaine d’années, impeccablement vêtu d’un manteau de cachemire gris perle, une canne à pommeau d’argent à la main : Charles Rossi en personne.

Il tenait Léo par le col de son sweat-shirt, le soulevant presque de terre. Le petit garçon se débattait comme un diable, mordant, griffant, frappant de ses petits poings les bras du milliardaire véreux.

« Où est cette satanée lettre, avorton ? » aboyait Rossi, son visage d’ordinaire si lisse déformé par une terreur hystérique. « Où ton rat de père l’a cachée ? »

« Lâche-le, Charles ! »

Ma voix a tonné à travers le fracas des flammes et les crépitements du bois qui cédait. Rossi s’est retourné vivement. Quand il m’a vu émerger de la fumée, couvert de suie, les yeux injectés de sang et les poings serrés, son rictus s’est figé.

« Moreau… » siffla-t-il en esquissant un pas en arrière. « Espèce de vieux fossile. Tu aurais dû rester dans ton trou. Donne-moi ce que ce gosse t’a apporté, ou je le jette dans le feu sous tes yeux. »

« Tu ne toucheras plus jamais à un Reynaud », ai-je répondu en avançant pas à pas, ignorant les débris incandescents qui tombaient du plafond. « Ton empire est mort, Rossi. Les comptes de Chypre sont chez le procureur. Ma fille est en train de signer ton mandat d’arrêt. C’est fini. Tu as perdu. »

La panique dans les yeux de Rossi fut sa perte. Dans un geste désespéré, il lâcha Léo et tenta d’armer un petit revolver chromé qu’il dissimulait dans sa poche.

Mais Léo, avec l’instinct fulgurant de son père, le réflexe du sang pur des boxeurs, baissa la tête et projeta tout son poids dans un coup de boule sauvage en plein dans l’estomac du promoteur. Rossi expira dans un râle de douleur, pliant en deux.

Je n’ai pas eu besoin d’arme. J’ai franchi les trois mètres qui nous séparaient avec la rapidité d’un éclair. Mon direct du gauche a balayé son bras armé, envoyant le revolver valser dans le brasier. Mon crochet du droit, le dernier coup de poing de ma vie d’entraîneur, s’est écrasé avec une force absolue sur la tempe de Rossi.

Le magnat de la pègre s’est effondré sur le plancher crasseux, son manteau de luxe souillé par la cendre et l’eau croupie des lances d’incendie qui commençaient déjà à percer les fenêtres du toit.

J’ai attrapé Léo d’un bras, hurlant à Karim d’évacuer. Nous avons plongé à travers la porte défoncée au moment précis où la charpente centrale du hangar s’écroulait dans un fracas de tonnerre et une gerbe d’étincelles dorées.

Dehors, le bitume froid de Marseille nous accueillit. Des dizaines de gyrophares illuminaient désormais l’impasse d’une lumière bleue et rouge. Camille était là, descendant d’une voiture de police banalisée aux côtés de deux officiers de la brigade financière. Quand elle me vit sortir de l’enfer avec l’enfant sain et sauf dans mes bras, elle s’effondra presque à genoux avant de courir vers nous.