Thomas avait fait son choix. Seul. Sans un mot d’adieu, sans chercher d’excuse, acceptant de porter sur ses épaules le mépris du monde entier, les crachats du public, la ruine de sa carrière et, pire que tout, ma propre malédiction, simplement pour que ma fille continue de respirer. Il avait sacrifié sa gloire pour sauver la chair de ma chair, puis il s’était terré dans l’ombre, rongeant son frein jusqu’à ce que la maladie ne finisse le travail que les coups n’avaient pu accomplir.

« Coach ? » murmura Léo, tirant sur ma manche. « Ils vont revenir, n’est-ce pas ? Les hommes de Rossi. »

« Oui, ils reviendront », ai-je répondu en glissant la lettre dans la poche intérieure de mon blouson en cuir, contre mon cœur. « Mais cette fois-ci, petit, nous n’allons pas reculer. Thomas s’est couché une fois pour nous sauver la vie. Aujourd’hui, c’est à notre tour de nous tenir debout pour laver son nom. »

La première chose que j’ai faite fut d’appeler ma fille, Camille. Devenue avocate pénaliste au barreau de Marseille après toutes ces années, elle vivait loin de l’univers violent de ma salle, portant encore en elle la blessure de mon obsession pour la boxe. Lorsqu’elle décrocha, ma voix tremblante suffit à lui faire comprendre la gravité de l’instant. Une heure plus tard, les talons claquant sur le béton, elle pénétrait dans mon sanctuaire.

Quand je lui ai tendu l’enveloppe jaunie et qu’elle a découvert les clichés volés d’elle à vingt ans, son visage a blanchi d’un coup. Elle a posé une main tremblante sur sa bouche, les yeux écarquillés par l’horreur rétrospective.

« C’est pour moi… ? » balbutia-t-elle, le souffle coupé, son regard passant de la lettre au petit Léo assis sagement sur un banc en bois. « Thomas a renoncé à son rêve de gosse… pour que je ne meure pas ? »

« Oui, ma fille. Et pendant dix ans, nous avons maudit son souvenir. »

Le visage de Camille changea alors d’expression. La terreur fit place à une détermination d’acier, celle que je lui avais transmise sans le savoir, celle des combattants qui refusent le tapis.

« Rossi est intouchable au civil, papa. Il a des juges dans sa poche, la moitié de la municipalité à sa botte, et ses affaires immobilières blanchissent l’argent des paris clandestins depuis trente ans. Mais cette lettre… avec les filigranes du papier à en-tête de son ancienne société de promotion et l’écriture de son homme de main de l’époque… c’est une preuve matérielle d’extorsion avec menaces de mort sous condition. La prescription peut être contournée si nous démontrons la connexité avec des crimes financiers toujours en cours. »

« Tu peux le faire tomber juridiquement ? » lui ai-je demandé.

« Je vais le détruire », répondit-elle froidement. « Mais il nous faut plus que ce papier. Il nous faut les registres de paris de ce fameux combat de 2016. Rossi a empoché des millions ce soir-là en misant contre son propre poulain sur les marchés asiatiques. Si je prouve l’enrichissement direct lié à la menace, il finira ses jours aux Baumettes. »

« Je sais où chercher », ai-je murmuré.

Il existait un homme à Marseille qui savait tout, qui voyait tout, et qui n’avait jamais quitté l’arrière-boutique de son club de billard près du Vieux-Port : Antoine Santoni, dit « Le Grec ». C’était lui qui gérait les lignes de paris officieuses à l’époque. Santoni n’aimait personne, mais il respectait les hommes d’honneur. Et Thomas Reynaud avait été son boxeur préféré.

La nuit marseillaise était tombée, chargée d’une bruine glaciale venue du large, balayée par les rafales d’un mistral hargneux. J’ai confié Léo à la garde de Bilal et Karim, barricadés à l’étage de la salle avec pour consigne de faire feu si quiconque tentait de forcer la serrure. Puis, enfilant mon vieux caban, j’ai pris la direction du quartier de Noailles.

L’air de la rue sentait les marrons grillés, l’anis et l’huile de moteur. Derrière la façade décatie du billard de Santoni, sous les lumières vertes suspendues au-dessus des tapis usés, flottait une odeur tenace de cigare bon marché et de café brûlé. Les habitués, des truands à la retraite et des petits arnaqueurs de quartier, se sont tus en me voyant entrer. Mon pas lourd n’avait rien perdu de sa menace d’antan.

Santoni était assis au fond, un homme replet aux cheveux teints en noir corbeau, les yeux plissés derrière d’épaisses lunettes de repos. Devant lui, un verre de pastis trouble reposait sur une table en formica.

« Tiens, Marc Moreau », grinça-t-il sans se lever. « Je croyais que tu ne sortais plus de ton trou à rats. On dit en ville que deux gars de Rossi ont fini le portrait repeint sur ton trottoir tout à l’heure. Tu cherches le suicide à ton âge ? »

« Je cherche la justice, Santoni. Et tu vas me la donner. »

Je me suis assis lourdement en face de lui, sans attendre d’invitation. J’ai posé sur la table la photo de Thomas Reynaud, le visage tuméfié mais victorieux lors de sa demi-finale mondiale, avec sa ceinture d’argent.

« Thomas est mort il y a trois mois », ai-je dit d’une voix sans timbre.

Santoni cessa de remuer ses glaçons. Une ombre passa sur son regard cynique.

« Je sais », murmura-t-il doucement. « C’était un bon petit. Un cœur pur. Trop pur pour cette ville de pourris. »

« Tu savais pour les menaces ? Tu savais que Rossi avait mis un contrat sur ma fille pour qu’il perde ? »

Le Grec soupira longuement, exhalant un nuage de fumée grise vers le plafond jauni.

« Je ne savais pas pour ta gamine, Marc. Sur la tête de ma mère, je l’ignorais. Mais j’ai vu les mouvements d’argent trois jours avant la rencontre. Rossi a transféré des sommes colossales sur un compte à Chypre pour miser sur la victoire de l’Américain par K.O. technique au cinquième round. Tout était réglé comme du papier à musique. Quand Thomas s’est couché sans prendre de coup net, tout le monde a crié au scandale, mais Rossi, lui, a encaissé huit millions d’euros nets d’impôts. »