Mon regard glissa sur le sol autour d’elle. Les petits brins de muguet brodés au fil de soie blanche et aux perles fines gisaient dans la poussière, piétinés par la fuite des invités. Nana Rose avait raison : le muguet était une fleur courageuse, la première à percer le gel pour annoncer la fin de l’hiver. Mais elle n’était pas faite pour être portée par ceux qui ne savaient pas ce que coûtait chaque pousse.
— Maître Vance s’occupera de la résiliation définitive de nos comptes familiaux, dis-je à Eleanor qui refusait obstinément de croiser mon regard. Mon avocat vous transmettra également la facture pour la destruction de l’œuvre originale. Ne m’appelez plus. Ne venez plus à mon atelier. Pour moi, vous êtes restées dans ce miroir à Harbor Row.
Je fis volte-face et marchai vers la sortie sans un regard en arrière.
En franchissant le seuil de la verrière d’Ashcombe, l’air frais du crépuscule m’accueillit. Le soleil plongeait dans l’Atlantique, peignant les vagues de traînées de pourpre, d’or et de cuivre incandescent. Madame Ashcombe m’attendait près de ma voiture, son chauffeur tenant la portière ouverte.
— Et maintenant, mon enfant ? demanda-t-elle avec une infinie douceur. Qu’est-ce que tu vas faire de tout ce talent et de tout ce temps ?
J’inspirai profondément, sentant la pureté de l’air marin remplir mes poumons d’une liberté que je n’avais jamais connue auparavant. Pour la première fois de mon existence, je ne cousais pas pour plaire à une mère incapable d’amour. Je ne brodais pas pour retenir un homme incapable de loyauté. Mes mains m’appartenaient. Mon avenir m’appartenait.
— Demain matin, je rouvre l’atelier de Nana Rose, répondis-je avec un léger sourire. J’ai une nouvelle collection à dessiner. Et cette fois, chaque point sera brodé pour moi.