Le lendemain matin, dès l’aube, je contactai Maître Vance. C’était un homme d’un certain âge, sec et méticuleux, qui avait rédigé le testament de ma grand-mère. Je lui exposai la situation sans passion, posant sur son bureau en acajou les pièces justificatives : les factures d’achat direct de la soie à Lyon, enregistrées à mon nom propre d’artisan d’art, le certificat d’enregistrement de mon dessin de broderie à l’Institut de la propriété industrielle, et le contrat initial de la maison Fontaine stipulant que toute modification sur une pièce originale devait recevoir l’aval formel du concepteur.
— Votre mère a payé le solde des retouches et de la confection d’assemblage, mademoiselle Hale, nota l’avocat en ajustant ses lunettes sans monture. Mais la création, le patronage original et la matière première vous appartiennent juridiquement. Ce qu’elles font s’apparente purement et simplement à une appropriation illégale d’œuvre d’art et à un abus de confiance flagrant.
— Ne bougez pas encore, Maître, lui dis-je doucement. Laissez-les travailler. Laissez-les couper le tissu. Laissez Margot suivre les instructions d’Eleanor.
— Vous ne voulez pas faire saisir la robe immédiatement par un huissier ?
— Non. Si je la reprends maintenant, elles trouveront une robe de confection chez un grand couturier de la capitale en quelques jours. Je veux qu’elles aillent jusqu’au bout. Je veux que Sienna n’ait aucun plan de secours.
L’après-midi même, je me rendis au domaine d’Ashcombe. La route serpentait à travers les collines côtières avant de déboucher sur le parc aux chênes centenaires. Au centre se dressait l’immense structure victorienne de fer forgé noir et de verre étincelant. Clara Ashcombe m’attendait dans la roseraie d’hiver, emmitouflée dans une étole de cachemire gris perle. À soixante-dix ans passés, elle conservait le port de tête altier des femmes qui ont dirigé des dynasties d’armateurs.
— Juliet, mon enfant, dit-elle en me tendant une tasse de thé fumant. Ta mère a appelé mon secrétariat ce matin pour modifier les noms sur le bail de location de la verrière. Elle prétendait que tu préférais déléguer les derniers préparatifs à ta sœur pour des raisons de santé.
Un rire amer m’échappa.
— Ma santé est excellente, madame Ashcombe. C’est mon fiancé et ma sœur qui ont décidé de se marier ensemble. Le sept juin. Ici même. Avec ma robe.
Clara reposa lentement sa tasse de porcelaine sur la soucoupe. Le tintement sec résonna sous la coupole de verre. Son regard se fit d’une sévérité implacable.
— Rose était ma plus chère amie, Juliet. Elle m’a habillée pour mon premier bal et a restauré la traîne de mariée de ma propre fille avec des doigts de fée. Ta mère a toujours été une créature vaniteuse et cruelle, mais je ne pensais pas qu’elle oserait pousser l’ignominie jusqu’à voler ton jour. Dis-moi ce que tu veux faire. Le contrat de la verrière est à ton nom d’entreprise. Tu as versé le dépôt initial avec ton compte professionnel. Je peux annuler la réservation d’un mot et faire expulser leurs traiteurs.
— Ne faites rien annuler, madame Ashcombe, répondis-je en me penchant vers elle. Maintenez la réception. Laissez-les croire que tout est en ordre. Mais changeons les clauses d’accès et le protocole de sécurité. J’aimerais que vous me cédiez l’usage exclusif de la galerie supérieure et de la salle de contrôle de la verrière pour cette soirée.
Un sourire subtil et tranchant apparut sur les lèvres de la vieille dame.
— Tu as les yeux de ta grand-mère, mon enfant. Elle ne levait jamais la voix, mais quand elle tirait sur le fil, toute la structure venait avec. Tu auras tout ce dont tu as besoin.
Les trois semaines suivantes furent d’un calme trompeur. Je quittai l’appartement que je partageais avec Graham sans faire d’esclandre, profitant d’une journée où il était à son bureau de consignation maritime. Je ne pris que ce qui m’appartenait : mes livres, mes rouleaux de soie, mes ciseaux de tailleur forgés à la main et les boîtes d’archives de l’atelier. Dans l’une de ces boîtes dormaient des dossiers financiers que Graham m’avait confiés l’année précédente, au moment où la douane portuaire avait commencé à examiner d’un peu trop près les manifestes de chargement de sa compagnie, la Bellmare Maritime Logistics.
Graham était un homme élégant en façade, mais profondément lâche dès qu’il s’agissait d’assumer ses responsabilités. Pour séduire les notables locaux et s’offrir des voitures de sport dont il n’avait pas les moyens, il avait monté un système de fausses factures de fret avec des sociétés écrans enregistrées aux Antilles. À l’époque, aveuglée par la promesse d’un avenir radieux, je n’avais pas posé de questions. Aujourd’hui, avec l’aide d’un expert-comptable recommandé par Clara Ashcombe, chaque chiffre prenait une signification criminelle limpide.
Pendant ce temps, sur les réseaux sociaux, Sienna se déchaînait.
Chaque jour apportait son lot de provocations feutrées. Une photo de ses mains manucurées tenant une flûte de champagne avec la bague que Graham avait choisie pour moi, légendée : « Quand le destin remet enfin les choses à leur vraie place. » Une vidéo de ma mère sélectionnant les compositions florales de pivoines blanches pour les tables d’Ashcombe : « Préparer le mariage de sa fille préférée, une bénédiction absolue. » Aucun ami commun ne m’appelait. Les relations de Bellmare, soucieuses de rester du côté de l’argent et du pouvoir apparent, avaient choisi d’ignorer la substitution. Après tout, Sienna était plus jeune, plus sociable, plus spectaculaire. Juliet n’était qu’une artisane discrète, trop sérieuse, trop silencieuse.
Le six juin, veille de la cérémonie, Margot m’envoya un message codé depuis l’Atelier Fontaine : « Les retouches sont terminées. La robe a été livrée à la suite nuptiale de l’hôtel de la Baie. »
Je me rendis à mon atelier pour la dernière étape de mon plan. Sur ma table de travail reposait une petite boîte en bois précieux ayant appartenu à Nana Rose. À l’intérieur ne se trouvaient ni perles ni dentelles, mais deux trousseaux de clés, une clé USB scellée dans une enveloppe rouge, et un flacon d’huile essentielle de violette sauvage, l’odeur signature que ma grand-mère utilisait pour parfumer ses fers à repasser.